Pour le meilleur et pour le pire 2 novembre, 2009
Posté par docteursachs dans : La vie n'est pas un long fleuve tranquille , 1 commentaireElle a 44 ans.
Elle a demandé à voir le médecin de garde parce que son mari lui a donné un coup de tête. Elle a une ecchymose de la racine du nez, avec une déviation, et elle a senti un craquement au moment du coup.
Elle est commerçante, présente bien; elle n'a pas l'air plus émue ou honteuse que ça, de venir un samedi après midi, parce que son mari lui a cassé le nez. Ce sont les gendarmes qui lui ont recommandé de consulter.
D'après elle, ce n'est pas la première fois que ça arrive, mais elle n'a jamais porté plainte jusqu'ici. Elle ne sait pas encore ce qu'elle va faire du certificat de coups et blessures. A aucun moment elle ne parle des circonstances qui l'ont amené à se retrouver là aujourd'hui.
Elle repart avec son certificat, son ordonnance de radio et son courrier pour aller voir l'ORL, mais elle n'a pas d'ordonnance. Elle a dit qu'elle ne souffrait pas tant que ça.
Elle a 68 ans.
Pour elle, c'est son mari qui a fait le 15 pour avoir le médecin de garde. C'est la première fois qu'il la trouve dans cet état. Il sait qu'elle se cache pour boire, mais aujourd'hui, elle ne tient même plus debout.
D'ailleurs, dans la chambre où elle était couchée, elle est tombée du lit, allongée par terre, les jambes coincées sous le sommier, et met cinq bonnes minutes avec de l'aide avant de se retrouver dans une position plus confortable sur le lit.
Elle aussi, elle présente bien. Elle est passée chez le coiffeur récemment, ses vêtements sont choisis avec goût, et elle s'était même maquillée un peu, son fils est venu manger à la maison à midi.
Mais elle est restée seule à la maison quand il est allé faire une promenade digestive avec son père, en début d'après midi.
Elle nie tout d'abord.
Puis elle se met à pleurer. Petit à petit, elle raconte, d'une voix hésitante et cahoteuse, son mal-être.
Ils ont treize ans d'écart. Il a un cancer de prostate avec un traitement hormonal. Il n'a plus d'envies, plus de désir. Ce n'est pas son cas. A son âge, elle a besoin de se sentir encore une femme. Elle pousse de longs soupirs dont le parfum laisse peu de doute sur le contenu de son estomac.
Ils n'en ont jamais parlé, depuis des mois que ça dure, elle a peur de le blesser. Elle boit pour oublier. Elle n'en a jamais parlé non plus à son médecin. C'est probablement l'alcool qui lui délie la langue ce soir. Quand elle l'aura éliminé demain, elle niera de nouveau, le problème et la solution qu'elle a trouvé pour l'oublier.
J'ai pour habitude de faire un compte rendu à mes confrères le lundi matin, quand j'ai vu certains de leurs patients en garde, pour des motifs qui le méritent.
Je ne sais pas encore dans quelle mesure je leur rapporterai ce que j'ai pu glaner dans ces 2 tranches de vie.
Première pierre 30 septembre, 2009
Posté par docteursachs dans : La vie n'est pas un long fleuve tranquille , 5 commentairesDimanche dernier, Micheline est morte.
Elle avait 88 ans, une liste d'antécédents longue comme le bras et elle venait de se faire poser une prothèse après une fracture du col fémoral.
On la connaît tous la cascade, fracture, alitement, phlébite, surinfection pulmonaire, escarres, décès.
Elle n'a pas eu le temps de se faire toutes les étapes; ça n'a pas traîné.
Le problème, c'est que c'est de ma faute.
Elle était dans le service depuis quelques jours en convalescence de sa prothèse quand elle s'est blessée sur une varice lors d'un transfert lit-fauteuil. Comme ça pissait le sang malgré les pansements compressifs, elle a été mutée au CH où elle avait été opérée, ils ont trouvé un INR à 4. Déjà, j'avais eu la tronche de l'infirmière parce que j'avais organisé la mutation par téléphone, journée trop remplie, je n'avais pas daigné laisser ma salle d'attente pleine (de rancoeur) pour aller confirmer l'hémorragie et faire une bafouille pour les urgences (merci de recevoir Micheline qui saigne la rage, elle a des varices grosses comme mon doigt qui n'ont pas apprécié le contact rapproché avec le montant du lit…).
Elle a vu un urgentiste qui a évacué l'hématome au doigt, l'a gardé la nuit et nous l'a renvoyée le lendemain.
Encore une journée trop remplie, un vendredi qu'on aurait dit un lundi tellement y en avait de partout.
Je suis passé la voir, j'ai bien regardé son pansement, j'ai fait gaffe aux antalgiques, à prescrire les soins, la contention. J'ai même pensé à prévoir un contrôle de son INR pour le lundi.
Mais j'ai pas changé sa dose d'anticoagulants.
J'ai oublié.
A force de courir, de vouloir faire plaisir à tout le monde, celui qui veut son certificat pour le foot parce qu'il joue dimanche, celle dont le gamin a de la fièvre, même si 37.7° c'est pas tout à fait de la fièvre, celui qui n'a plus de médicaments depuis 3 jours mais ne peut pas s'en passer un jour supplémentaire, sans parler de ceux qui prennent des vacances sans prendre de remplaçant dans leur cabinet et grâce à qui j'ai fait 19 gardes entre le 1er juillet et le 15 août, j'ai oublié de revoir à la baisse le préviscan de Micheline.
Elle s'est remise à saigner le dimanche, les chutes du Niagara. Elle est repartie au CH, son INR était à 8.15. Elle est passée au bloc, l'hématome avait fait nécroser la peau en surface, elle est resortie avec une plaie qui mangeait les 2/3 de son mollet, avec le muscle à vif.
Bien sûr, ça s'est surinfecté. Elle a hurlé de douleur pendant 10 jours à chaque fois qu'on a refait le pansement, malgré la morphine, malgré l'hypnovel.
Et ça ne l'empêchait pas de minimiser à chaque fois que j'allais la voir, parce qu'en bonne ancienne agricultrice, elle n'a jamais appris à se plaindre, juste à serrer les dents quand ça fait mal et dire que ce n'était pas si terrible finalement une fois que c'est fini.
Je crois pouvoir dire que c'est la première fois que par ma négligence je suis directement responsable d'un tel fiasco. Je sais que chaque médecin a son cimetière privé.
Je ne me sens pas glorieux de l'avoir inauguré.
Chère Roselyne 26 août, 2009
Posté par docteursachs dans : Non classé , 8 commentairesChère Roselyne,
Je sais que tu es très occupée en ce moment à décider s'il faut révéler qu'on va tous mourir de la grippe A, mais j'ai un problème qui me turlupine depuis un moment, ça te changera les idées.
Je t'expose la situation : hier midi, j'étais en train de finir ma pause déjeuner avec une Danette chocolat-noisette (tu as testé? C'est fantastique!). C'est alors que l'infirmière de l'hôpital local m'appelle catastrophée, Monsieur D., en résidence principale dans le service à cause de son cancer du poumon métastatique, venait de faire une fausse route fatale, malgré la manoeuvre de Heimlich qu'elle lui avait administré, avec pour seul résultat une nouvelle décoration murale du genre “feu d'artifice - poulet basquaise”.
Son épouse était en route, on avait besoin de moi pour constater l'irrémédiable et faire le debrieffing.
Illico presto, arrivée dans le service, constat du décès, explication de texte à son épouse, et paperasse administrative (ô joie, ô bonheur).
Et c'est là que ma requête prend forme dans mon cerveau à peine sauvé de l'hypoglycémie matinale; que peux tu faire pour qu'on n'ait plus à lécher les certificats de décès pour les fermer? Vingt minutes plus tôt, je me délectait avec ma Danette, mais qu'aurait pensé le préposé à la compulsion des certificats dans son bureau en reconnaissant les effluves d'un chorizo sauce échalote ou d'un sandwich fenouil roquefort sur le formulaire rempli par mes soins (je te rappelle qu'on est obligé d'y faire figurer notre nom de façon lisible, c'est marqué dessus).
Encore puis-je souhaiter ne jamais rencontrer cet obscur fonctionnaire, mais je me rappelle avoir fait l'année dernière en garde une ouverture de porte, avec pompiers, gendarmes et famille, pour trouver une dame décédée au pied de son lit. Crois-tu que j'avais l'air malin, au milieu de tout ce monde, dans la cuisine minuscule, pressé de questions sur les causes de la mort dont je n'avais qu'une idée bien vague, à donner de grands coups de lippe sur ton papier bleu? Et encore heureux que l'encre ne déteigne pas!
En conséquence, chère Roselyne, fais moi plaisir, en ces temps modernes où plus aucune enveloppe ni timbre n'a besoin d'être gratifié de notre salive pour faire son travail correctement, pourrait-on trouver une solution qui permette à chacun de garder sa dignité en toute circonstance.
Bien à toi.
Dr S.
Dr Sisyphe 25 août, 2009
Posté par docteursachs dans : Au bonheur des obsessionnels , 3 commentairesDans la famille des obsessionnels, on ne rencontre pas que des patients.
On trouve aussi des médecins.
La preuve en est dans le dossier transmis par une de mes nouvelles patientes fraîchement arrivée dans la région. Un petit florilège des péripéties du traitement anti hypertenseur sur 14 ans de suivi, avec une persévérance et une imagination sans faille.
Mme R. Edith
Antécédents : HTA ancienne mais émotive ++
30.10.95 : TA 17/10 => Zestoretic
08.02.96 : TA 18/11 => Zestoretic + Tenormine
07.03.96 : supporte mal la Tenormine, diminuer à 1/2 comprimé
12.09.96 : TA 18/12 => ordonnance de Tenordate
31.12.96 : flush avec Tenordate, remplacé par Médiatensyl
11.01.97 : ne supporte pas le Médiatensyl, TA 19/11, essai Hyperium
06.02.97 : sous Hyperium, bonnes tensions à domicile mais 18/10 au cabinet, je rajoute Tenormine
21.02.97 : Tenormine non supportée, TA 22/9.5, donné un Loxen 20 et ordonnance de Tenstaten + 2 Hyperium par jour
05.05.98 : Amlor non supporté, TA 18/10, je rajoute Cozaar
08.10.98 : n'a pas supporté Cozaar, TA 18/10 mais 15/9 chez elle, discuter Fludex
27.10.98 : Fludex mal supporté, changé contre Zestoretic
14.01.02 : hypotension, on passe du Co Aprovel à l'Aprovel
07.11.03 : TA 12/8, changer aldactazine 2/j contre Lasilix 20 1/j et recontrôler
28.11.03 : TA 17/9 passer à 40mg de Lasilix
02.12.03 arrêt Lasilix, essai Hyperium
30.12.03 réaction allergique au lasilix??? TA 17/10 sous Hyperium non supporté, passer au Tareg
24.01.04 : Tareg non supporté (asthénie), Aprovel 150 et voir (besoin Burinex?)
24.02.04 : TA 16.5/10, Aprovel 300
16.06.04 : TA 17/8 mais 13/8 chez elle, je ne modifie pas le traitement
21.09.04 : cardiologue rajoute Physiotens
01.12.04 : je rajoute Lasilix 20 1 le matin
11.10.05 : TA 17/10, passer de Aprovel à Olmetec 20 (puis 40 si nécessaire)
01.12.05 : arrêt Physiotens car insuf rénale, essai Olmetec 40 seul, voire rajouter Zanidip
27.01.06 : TA 18/9, on rajoute Zanidip 10
20.04.06 : TA 15/9, va bien, passer à Olmetec 40
21.06.06 : TA 17/9, normale chez elle, Olmetec 40 bien supporté
22.12.06 : TA 18/10, rajouter Médiatensyl
06.03.07 : TA 16/10, passer au Médiatensyl 60
28.06.07 : TA 17/10, je n'ose pas mettre un comprimé de Nebilox, essai Hyperium 1 le soir
13.07.07 : va mieux, TA 15/9
27.09.07 : mise sous Lodoz 2.5 par cardio
12.10.07 : Lodoz non supporté, malaises, renouvellement ancienne ordo
19.11.07 : TA 20/8, rajouter Nebilox 5mg 1/4 de comprimé
29.11.07 : Nebilox bien supporté, passer à 1/2
29.01.08 : va bien sous 1/4 de comprimé de Nebilox, TA 14/9
07.05.08 : ne supporte pas le Nébilox à 1/2, on passe à 1/4
05.06.08 : très asthénique sous Nebilox mais chiffres tensionnels OK
22.07.08 : prend Nebilox 1/2 2 fois par jour, va bien, TA 14/8
25.09.08 : Nebilox toujours mal supporté, essai arrêt et Tenstaten 50
08.11.08 : TA 13/8, ne se sent plus fatiguée
10.02.09 : TA 15/8, un peu limite mais je ne modifie pas le traitement car elle supporte mal les changements
05.05.09 : TA 16/9 mais 13 chez elle, pas de changement de traitement
06.05.09 : envoyer son dossier au dr Sachs Junior car déménage
Si je résume, elle a donc testé 17 antihypertenseurs différents, dont 10 pour lesquels elle a présenté une intolérance. On reste la plupart du temps dans le doute concernant la mention “traitement non supporté”, d'autant plus que certains ont été réutilisés une seconde voire une troisième fois, au cas où l'intolérance ne se renouvellerait pas.
Certains épisodes manquent, où des traitements sont stoppés alors qu'on ne retrouve pas trace de leur instauration. En revanche, la patiente avait droit de façon systématique à une NF tous les 3 mois et une créatininémie tous les 2 mois, avec des résultats remarquablement stables…
La sagesse semble malgré tout poindre quelques temps avant le déménagement, où le médecin entrevoit que la valse des traitements commence à lui donner le tournis.
Quelques questions subsistent.
- Pourquoi avoir boudé le Catapressan durant toutes ces années?
- N'aurait-il pas fallu essayer une 4e fois la Tenormine, pour voir si elle était toujours mal supportée?
- Faut-il envisager que ce médecin enlève la niche de son Rottweiler de la salle d'attente pour lui permettre de trouver la même tension à ses patients que celle qu'ils mesurent à domicile avec leur bichon?
Le mystère subsiste.
Permission définitive 16 août, 2009
Posté par docteursachs dans : La vie n'est pas un long fleuve tranquille , 1 commentaireJ'y ai cru pourtant, ce week end de garde ne se présentait pas si mal.
Les pronostics ne la mettaient pas dans le trio de tête.
Et pourtant, je lui ai signé son papier bleu.
ça n'aurait pas été un vrai week end de garde sans ça.
Faute avouée à moitié pardonnée 2 août, 2009
Posté par docteursachs dans : Hysterie mon amie , 2 commentairesA force de les craindre, j'avais fini par croire qu'il y en avait partout. Et parfois, je culpabilise un max quand je me rends compte que j'ai casé l'une d'entre elle un peu rapidement dans le tiroir, sans faire un effort suffisant pour croire à une éventuelle cause organique expliquant ses symptômes.
Mes amies les hystériques…
J'avais évoqué précédemment le cas de Mireille, et de sa douleur au genou qui m'avait semblé n'avoir pour seule cause que de tenter d'éveiller la compassion de son Etienne, qui ne l'était pas assez par son Parkinson, trop occupé par sa vraie maladie à lui, glycémies et Glucophage à l'appui.
Je n'ai pas été très fier en début d'année quand on lui a finalement trouvé une nécrose d'un condyle, avec pose de prothèse dans les 3 jours, mea culpa; j'aurais du retirer mon article ou du moins faire part de mon erreur, ce que je répare ici après 7 mois de flagellation biquotidienne au nerf de boeuf pour expier ma faute. Je vais pouvoir commencer à cicatriser.
Grâce aux bienfaits de la chirurgie orthopédique, Mireille n'avait plus mal à son genou, et ne lui restait que son Parkinson pour l'empêcher de faire ses 30 bocaux par jour pour que les légumes d'Etienne n'aillent pas directement nourrir les poules.
Il y a un mois, je suis allé la voir à domicile, elle ne pouvait plus marcher. Dyskinésies généralisées, troubles de l'équilibre, étant donné qu'elle prenait 5 Modopar 125 par jour + 1 Modopar 125 LP le soir + 1/2 Modopar 125 dispersible 1 à 2 fois par jour selon les blocages + 3 Mantadix par jour + 3 Celance par jour, sur la prescription du neurologue, je lui explique que peut être là, la dose est un peu forte, que sa grosse bronchite actuelle a du précipiter les choses, qu'on va diminuer, que ça va rentrer dans l'ordre.
Une semaine après, je l'ai revue au cabinet, pour une broutille, elle allait déjà bien mieux.
Deux semaines plus tard, je la retrouve à l'hôpital local, en convalescence d'un séjour en neurologie. Ses dyskinésies ont réapparues malgré la baisse du traitement, alors elle a pris un tube de Lexomil pour oublier qu'on ne guérit jamais d'un Parkinson.
Une fois hospitalisée, agitation, hallucinations, délire de persécution, elle est allée jusqu'à casser une fenêtre avec sa canne à l'arrivée des infirmières qu'elle accuse d'en vouloir à son père, mort depuis 55 ans, accessoirement.
Et elle me raconte tout ça hilare, avec Etienne à côté d'elle qui se tape sur les cuisses, ah mon p'tit docteur, j'avais vraiment perdu la boule, et quand elle est partie, il y avait toujours une plaque de contre-plaqué pour boucher la fenêtre cassée. N'empêche que depuis qu'on a diminué son Modopar, elle est toute coincée, le Parkinson a repris le dessus, elle fait des pas de 2 cm, c'est pas la joie, dit-elle en contradiction avec sa mine euphorique.
Je reste perplexe après ce premier contact, ne concevant pas qu'on puisse s'enthousiasmer d'une telle perte de contrôle, avec dégradation qui plus est d'un bâtiment public directement financé par mes impôts.
La puce à l'oreille me titille le soir même quand l'infirmière du service m'appelle au cabinet pour me demander l'autorisation de donner ses boites de Modopar à Mireille, comme les heures de prises ne correspondent pas toujours aux heures de distribution des médicaments, elle a insisté pour les avoir près d'elle, c'est comme ça qu'on avait fait la dernière fois.
Et la kiné est passée après le départ d'Etienne, et Mireille a fait tout le tour du service avec juste une canne.
Je sais que l'orgueil est un péché capital, mais pour une fois, je crois avoir géré la situation finement, dans l'intérêt de chacun. Pour le purgatoire, j'ai bien d'autres raisons d'y aller, alors pourquoi se priver.
Bien sûr, j'aurais pu arriver avec ma cape de Zorro, et lui dire que je l'avais démasquée, qu'elle avait pris sciemment du Modopar à foison pour précéder le Lexomil; elle aurait rampé à mes pieds en s'excusant, me demandant de continuer à la soigner, jurant qu'on ne l'y reprendrait plus. Mais intérieurement, elle aurait préparé sa vengeance à coups de douleurs sournoises qui m'auraient encore mis en échec.
Au lieu de ça, je lui ai dit que, comme elle avait eu ce moment de délire à l'hôpital, et au vu du nombre effrayant de médicaments qu'elle ingurgite quotidiennement à des heures variées dans la journée, peut être qu'elle avait déjà eu un moment de flottement à la maison, et qu'elle s'était trompé dans les doses.
Ou même peut être qu'elle avait pris elle même un peu trop de Modopar, par dépit devant ce Parkinson qui lui pourrit la vie, de la même façon qu'elle a pris son tube de Lexomil ensuite.
Entre deux “j'sais plus trop, j'me rappelle pas”, furtivement, elle a regardé par terre, et elle a dit tout bas, pour qu'Etienne n'entende pas, “c'est tout à fait ça, docteur”. Et elle est repartie sur autre chose.
Elle a accepté sans broncher que ce soit les infirmières qui lui distribuent son traitement
Quant à Etienne, il paraît qu'il est aux petits soins pour elle depuis tout ça.
Jusqu'au prochain épisode.
Vous avez dit ingérable? 7 juillet, 2009
Posté par docteursachs dans : La vie n'est pas un long fleuve tranquille , 8 commentairesPremier rendez vous ce matin avec Angèle, 73 ans.
La secrétaire avait noté comme motif “nouvelle patiente, plusieurs problèmes”.
Le premier d'entre eux a été un retard de 10 minutes. Ça aide toujours pour démarrer la journée.
Elle s'excuse pour son retard, ce que j'apprécie, et je sors ma phrase de dédramatisation habituelle “c'est pour les jours où c'est moi qui suis en retard!”. Elle me regarde de travers, en me demandant si ça m'arrive souvent, parce que c'est pour ça qu'elle veut changer de médecin, le précédent était tout le temps en retard ce qui l'obligeait à passer parfois une heure avec des gens qui toussent et crachent dans la salle d'attente. J'apprécie moins de la ranger déjà dans le groupe des gens qui reprochent au médecin le manque de ponctualité qu'ils ne sont pas capables d'honorer non plus.
Elle commence alors un monologue laborieux où elle m'explique que son fils est médecin mais ne veut pas s'occuper d'elle, qu'elle a pour habitude de demander plusieurs avis pour un même problème, et que son médecin précédent ne l'accepte pas, comme celui d'avant d'ailleurs.
Elle souffre d'un canal lombaire étroit, qu'elle fait prendre en charge par un ostéopathe acupuncteur qui lui prescrit de la phytothérapie. Elle va voir un magnétiseur aussi parfois. Elle se méfie des médicaments et prend du paracétamol de façon très épisodique, parce que son foie est fragile. En revanche, elle admet boire au moins 3 kirs à chaque repas, plus quelques uns supplémentaires si des voisins passent, et hier, il y en a 3 qui sont passés dans la journée. Mais arrêter les kirs pour privilégier le paracétamol, ce n'est pas envisageable. Elle voudrait seulement qu'on refasse une prise de sang pour vérifier les gamma GT, ce qui a déjà été fait en avril, et une échographie abdominale qui date de 2 ans. Et elle fait une cure curcuma - radis noir pour détoxifier son foie, nous sommes sauvés.
De toutes façons, elle n'a pas de symptôme associé, sauf quand elle boit du rhum et du whisky avant le vin blanc, ça la rend malade.
Et en dehors de l'alcool, elle fait très attention à ce qu'elle mange, son ophtalmo lui a dit que les produits laitiers étaient très néfastes, elle n'en mange plus. D'autant qu'elle a pris un traitement hormonal longtemps après sa ménopause, jusqu'à ce que son gynéco lui dise qu'il fallait arrêter, alors elle a changé de gynéco.
Elle me demande de confirmer au vu de son scanner lombaire qu'elle n'a pas d'indication de se faire opérer de son canal lombaire étroit, ce que tout le monde lui dit, parce que si on l'opérait, elle n'aurait pas besoin de prendre des médicaments.
Dans les méandres de sa logorrhée, elle me précise aussi qu'elle a consulté un dermato récemment pour un eczéma des paupières, mais qu'elle n'avait pas suivi sa prescription de pommade à la cortisone, elle sait que c'est mauvais la cortisone.
Elle prend quand même régulièrement des traitements de fond pour son arthrose, dont tout le monde sait qu'ils ne servent à rien, et me demande quelques boites de Doliprane, pour en avoir au cas où.
Je lui donne ses ordonnances. Elle me demande de refaire celle de l'échographie, car j'ai notifié sa consommation chronique d'alcool. Elle me dit que le radiologue est au courant, qu'elle préfère que ce ne soit pas “écrit”. Je lui répond que si elle semble assumer aussi bien de ne pas remettre en question sa consommation d'alcool, elle devrait être capable de le voir écrit sur une ordonnance destinée à un confrère déjà au parfum.
Elle tique sur la deuxième ordonnance, celle des médicaments. je lui ai prescrit du paracétamol, et elle est allergique aux génériques, une fois elle a fait des boutons. Ma patience n'est pas encore assez émoussée pour que je me refuse à lui expliquer que ce n'est pas parce qu'elle a fait UNE fois une allergie à Un générique, qu'il faut généraliser.
Elle me répond que ce n'est pas grave, elle achètera son Doliprane sans ordonnance.
La consultation a duré 35 minutes, ça fait 30 de retard en tout.
Et en plus j'ai oublié un truc : on n'a pas signé la déclaration de médecin traitant.
Acte manqué…
Rhaaa Lovely 28 mai, 2009
Posté par docteursachs dans : Installation (mon ulcere va bien) , 5 commentairesMieux que des vacances! A seulement 20 minutes de ***, la ville de *** vous accueille pour un séjour de 2 semaines en juin, pour parfaire votre maîtrise de la médecine générale. Dans un cadre au charme inégalé, venez profiter d’un cabinet équipé des derniers avantages techniques pour le remplaçant (cabinet informatisé, secrétariat téléphonique). L’hôpital local et son équipe souriante vous accueillera également pour la visite quotidienne. Quartier libre le jeudi. Gardes facultatives. Logement chez l’habitant disponible. Et tout ça pour une rétrocession de 100% de votre activité, comment ne pas succomber? Pour toute réservation, contactez le Dr Sachs Junior au 0* ** ** ** au cabinet ou au 0* ** ** ** ** en dehors des heures de consultation.
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Demain soir, c'est la quille.
Bon courage à ceux qui restent
Ce qu’il reste à faire quand il n’y a plus rien à faire 27 avril, 2009
Posté par docteursachs dans : La vie n'est pas un long fleuve tranquille , 15 commentairesOn pensera ce qu'on veut, que je caricature, que je radote, que je transforme, n'empêche, pour moi, le chirurgien est un être différent. Sans son bistouri, il s'étiole, devient dépressif voire méchant, il montre les dents et peut mordre qui l'approche de trop près. Il ne faut pas lui en vouloir, ce n'est pas de sa faute; il faut juste éviter de lui envoyer des patients inopérables. Cela retarde le financement de son prochain 4×4, on est quand même tous capables d'avoir de l'empathie pour ces gens-là.
J'en veux pour preuve l'expérience de Marie-Luce, 93 ans, qui coulait un séjour tranquille en convalescence d'un accident vasculaire transitoire, autrement dit, une attaque cérébrale dont elle avait tout récupéré en quelques jours.
Voilà t-y pas qu'au lieu de boucher un petit vaisseau dans son cerveau, elle décide cette fois de boucher son artère iliaque primitive droite, d'un seul coup, comme ça, sans prévenir personne (si ce n'est pas du vice, déjà, qu'est-ce que c'est?!). Plus de sang dans la jambe, un bout de viande tout bleu sur le drap blanc, ça fait tâche, et en plus ça fait mal.
On la renvoie en urgence au centre hospitalier le plus proche, pour des examens diagnostiques, et un avis sur les opportunités thérapeutiques.
Elle revient 4 jours plus tard, non plus en convalescence, mais pour une prise en charge en soins palliatifs; c'est tout bouché, il n'y a plus rien à faire.
J'ai l'impression de l'avoir tellement entendue cette définition des soins palliatifs, “tout ce qu'il reste à faire quand il n'y a plus rien à faire”, que j'ai encore du mal à concevoir que certains en soient encore si vierges.
Pour le chirurgien de base, les soins palliatifs, c'est la morphine. Pour ça, on ne peut rien lui reprocher. Marie-Luce a eu 1/2 ampoule de morphine toutes les 3h, quoiqu'elle aurait pu aussi avoir 1/5 d'ampoule toutes les 80 minutes, tant qu'on est dans la fantaisie, pourquoi se restreindre?
En revanche, pour le reste, faut pas pousser, Marie-Luce a 93 ans et va mourir d'une ischémie de la jambe droite, faudrait pas non plus que ça traîne. Donc pendant les 4 jours qu'elle a passé dans le service de chirurgie, on ne lui a pas donné à manger, ni à boire; elle n'a pas eu de perfusion non plus; elle se plaignait de brûlures urinaires, alors on lui a fait un prélèvement en laboratoire (chouette de l'action, du technique), mais on ne l'a pas traitée, même si ses urines avaient l'aspect et la consistance de la purée de pois cassés.
Pas besoin, elle avait sa 1/2 ampoule de morphine toutes les 3h.
Et devant l'incompréhension révoltée de ses filles, le chirurgien leur a donné un truc: les vieux en fin de vie, on peut deviner combien de temps ils vont mettre pour mourir. Il suffit de regarder le creux qu'ils font, au dessus du sternum, quand ils respirent par saccades à cause de la douleur. Des fois, ils font des pauses. Il suffit de compter le temps qu'il passe entre les pauses, comme les enfants qui comptent le temps entre la lumière de l'éclair et le bruit du tonnerre pour s'assurer que l'orage est en train de s'éloigner. Là, c'est pareil, il suffit de compter, plus il y a de pauses, plus on se rapproche de la fin.
Elle va mourir, elle a sa morphine, il n'y a plus qu'à attendre à côté et à compter les pauses.
Après un séjour pareil, même si on n'est pas au top dans le service, on a des chances de passer pour des gentils.
Et puis de toutes façons, j'aime pas ça les 4×4.
Question pour un couillon (qui ne sait pas dire non) 21 avril, 2009
Posté par docteursachs dans : Installation (mon ulcere va bien) , 4 commentairesTOP!
Je suis l'interlocuteur privilégié des médecins de l'hôpital pour les questions qui s'adressent à la direction.
Je suis le conseiller technique au niveau médical auprès de la direction.
Je fixe le rythme des réunions, l'ordre du jour et dirige les débats pendant celles-ci.
Mon poste m'engage à être présent au CA* de l'hôpital, ainsi qu'aux réunions du CLIN** et de la COMEDIMS***. S'il me reste un créneau, je peux participer à des journées entières de réunion à la DDASS**** ou à l'ARH***** où seulement 5 minutes peuvent m'intéresser dans ma charge actuelle.
Je suis élu par mes pairs au sein de la commission que j'anime, parce qu'ils sont bien contents de se décharger de cet honneur plus prometteur d'emmerdes que de gloire.
Je suis…, je suis… le président de la CME *********!
Eh ben oui, c'est moi, et mon ulcère va toujours bien aussi, merci pour lui…
* : Conseil d'Administration
** : Comité de Lutte contre les Infections Nosocomiales
*** : COmmission du MEdicaments et des DIspositifs Médicaux Stériles
**** : Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales
***** : Agence Régionale de l'Hospitalisation
********* : Commission Médicale d'Etablissement