3 juin 2008 15 Commentaires

Cède contre bons soins …

Lundi matin.

J’arrive avec un peu d’avance pour avoir le temps d’allumer l’ordinateur et d’appeler le secrétariat à distance.

Elle est déjà dans la salle d’attente alors que son rendez vous est à 17h, mercredi. Une seconde me suffit pour comprendre que, contre toute attente, je vais être en retard toute la matinée.

Elle a 47 ans, dont 10 ans de psychanalyse. Cela fait 2 ans qu’elle est au chômage, pour cause de syndrome anxiodépressif. Depuis 3 jours, elle a repris un travail d’aide à domicile, mais ce n’est déjà plus possible, il lui faut un arrêt de travail, parce que c’est trop loin de chez elle, et elle a peur en voiture.

Et puis ses nouvelles collègues lui ont déjà dit qu’elle n’y arriverait pas, qu’elle était trop triste, trop molle, qu’elle ne ferait pas l’affaire.

Et d’abord elle n’aurait pas du faire cette formation pendant son chômage parce que c’est évident, elle n’est pas faite pour ça, elle a déjà assez de problèmes comme ça pour s’occuper de quelqu’un d’autre. Il faut lui trouver autre chose.

D’ailleurs elle était tellement angoissée qu’elle en vomissait tous les matins en allant au boulot, c’est bien la preuve que ça ne peut pas continuer.

De toutes façons, sa fille est comme elle, elle va être en fin de droit en juillet, elle fera une demande de RMI et puis c’est tout, elle commence à se faire à l’idée. Travailler, ce n’est plus envisageable dans son état, et elle sait bien que ça ne s’arrangera jamais; c’est pour ça que son psychiatre ne lui donne plus de médicaments, il n’espère plus rien pour elle.

Mais il lui semble qu’une fois, je lui avais prescrit des vitamines, est-ce que ça ne pourrait pas la remonter un peu après ces 3 jours de travail qui l’ont mise à plat?

Je suis désolé, avec le temps, je n’y arrive toujours pas. Depuis mon stage de médecine générale à la fin de mon internat, j’avais remarqué que je ne parvenais pas à les prendre en charge, les hystériques, les dépressives, les colopathes, toutes ces femmes qui n’ont rien mais qui se construisentun statut de malade chronique, pour lesquelles on ne fait que patauger d’un traitement à l’autre sans jamais de résultat, parce que ce qui les intéresse, ce n’est pas d’être guéries mais de continuer d’être malades pour qu’on s’occupe d’elles.

 Je ne sais pas faire. Comme je suis bien élevé (ou à peu près), je me retiens de leur voler dans les plumes en leur disant ce que je pense vraiment. Je sais pertinemment qu’il y a un malaise derrière tout ça et que je ne sais pas répondre à leur demande. Ça me tétanise, je ne les écoute pas, je les laisse parler une demie heure, et dès que j’en trouve l’occasion, je botte en touche et espère qu’elle reviendront une fois que j’aurai fini mon remplacement.

Sauf qu’en juillet, je ne pourrai plus le faire. Ce seront mes hystériques, mes emmerdeuses à moi; c’est moi qu’elles viendront voir 6 fois dans le mois parce que ça serre dans la poitrine ou ça tord dans le ventre ou ça tape dans la tête, au choix ou tout en même temps. Il faudra que je trouve le courage de leur dire que je ne crois pas qu’elles méritent un dossier d’invalidité ou une énième consultation chez le spécialiste.

Alors si quelqu’un veut faire un échange, je veux bien prendre vos cancéreux, j’ai plus l’habitude, mais débarrassez moi des hystériques, sinon, ça va mal finir.

 

15 Réponses à “Cède contre bons soins …”

  1. Docteur V. 3 juin 2008 à 18:07 #

    Bonsoir,
    J’ai longtemps partagé cette réticence. Puis un jour, j’ai compris que je n’avais rien compris. Et j’ai fait mienne cette maxime qui m’aide quand je commence à être agacé : « La seule douleur supportable est celle des autres. »

    Tu n’as pas à juger de l’intensité de la douleur des autres. La douleur peut être physique, bien sûr, mais est souvent seulement morale et exprimée de diverses façons.Tu dois la prendre en compte et essayer de la calmer.

    Sinon, tu ne seras jamais le digne fils du Dr Sachs !

  2. Rrr 4 juin 2008 à 12:43 #

    Ton texte me parle. Beaucoup. J’ai les mêmes difficultés, tout en sachant pertinemment que je ne suis pas dans le vrai, pas dans le bon, et qu’il va falloir que je travaille là dessus, vers ce que dit le Docteur V.

    Mais en même temps, Docteur V : bin oui, évidemment, bien sûr, mais comment faire, en vrai, en pratique ?
    Comment ne pas être dans l’extrême ? On croit tout ? Il suffit de se dire au médecin « Travailler c’est trop de souffrance morale pour moi » pour avoir un arrêt à vie ?
    On accepte une fois pour toute que certaines personnes sont inaptes au travail, de fait, de naissance, et que bon, bah on les arrête ?
    On fait comment pour faire la part des choses, pour rester lucides, pour ne pas balancer toute notre subjectivité dans l’histoire ?
    Et je m’auto-cite dans la foulée : http://www.jaddo.fr/2008/05/06/lezard/

  3. docteursachs 4 juin 2008 à 14:21 #

    Chère dRrrresseuse,
    la réciprocité, ça rassure parfois, et j’apprécie autant ton blog pour son style impeccable sans en être moins accessible, que par le fait que je m’y retrouve complètement.
    Au Dr V. toutes mes excuses, l’humour de ce billet n’est qu’une bouée de sauvetage pour me sauver de l’idée que je ne suis pas un bon médecin et que je me sens désarmé face à ces dames.
    Je ne sauverai pas tout le monde, je le sais, mais les années passent et je ne me vois pas faire de progrès sur ce sujet, quand j’ai pu m’améliorer sur d’autres.
    Au moins en ai-je conscience et cela me permet de me remettre en question de temps en temps.

  4. Docteur V. 5 juin 2008 à 12:00 #

    Ne prend pas mon commentaire pour une rebuffade ou une leçon, mais simplement comme un acquis d’expérience de la part d’un vieux chnock ;-) Moi, je connais mes patients depuis plus de 15 ans, ce qui me permet une vision de leur vie et de leur « merde » que tu ne peux pas avoir. Je crois qu’il faut (essayer) de distinguer deux sortes de patients :
    • les tire-au-flanc qui se foutent de ta gueule : ceux-là ne viennent plus me voir depuis longtemps.
    • les inaptes au travail : ça existe et ils ne travailleront jamais et ils en souffrent pour la plupart. C’est le cas de ta dame. Rechercher aussi une agoraphobie, beaucoup plus fréquente qu’on le pense. « Je ne veux pas aller travailler, docteur ! » Alors qu’en fait, c’est « Je ne PEUX pas aller travailler, ça m’angoisse trop, mais je vous le dis pas pour pas passer pour une folle ! »

    Les colopathes ont vraiment mal au ventre, et ce n’est pas parce qu’on ne trouve rien avec nos moyens d’aujourd’hui qu’ils n’ont rien et qu’ils simulent.

    Bon courage les djeun’s !

  5. Rrr 5 juin 2008 à 20:43 #

    C’est vrai, tiens, je ne pense jamais à poser les questions « folie ».
    Chercher les hallucinations, ou l’agoraphobie, j’attends que ça vienne, je ne pose pas la question, alors que forcément ça doit faire partie des trucs que les gens n’osent pas dire d’eux-mêmes…

    Merci vieux sage ;)

  6. paf-le-chien 11 juin 2008 à 21:55 #

    Scuse moi, rrr, mais je vois mal ce que les hallucinations et l’agoraphobie ont en commun, ni ce que l’agoraphobie a à voir avec la « folie ». En même temps, je ne suis pas toubib, alors sans doute y a-t-il quelque chose qui m’échappe (PS, je kiffe grave ton blog que je viens de découvrir, ton style, ta puissance d’évocation, ton humanité).

  7. Hérisson 13 juin 2008 à 8:20 #

    Désolée, rien à voir avec le post… je voudrais savoir si je peux mettre ton blog en lien sur le mien (en construction pour l’instant). Merci d’avance!

  8. Marie 17 juin 2008 à 21:10 #

    Paf le chien : le dénominateur commun, c’est qu’on a appris ça dans les cours « psychiatrie », que c’est rangé dans notre tiroir de « spy », un peu en bazar je te l’accorde, l’agoraphobie, la schizophrénie, l’hyperactivité, les maladies qui commencent pas « trouble » de manière générale (bipolaire, anxieux…). L’angoisse, les hallucinations, l’instabilité psychomotrice ou la tristesse dans le même sac.
    Mais y’a déjà beaucoup d’autre tiroirs, alors on apprend juste à réfléchir avec notre propre bazar :-)
    Docteur V, Rrrr, DocteurSachs, merci de partager tout ça, j’apprends plus que la tête dans mes bouquins, en attendant de retourner me confronter à de vrais patients !

  9. david vincent 26 juin 2008 à 13:57 #

    Moi je les prends, les hystériques, les emmerdeuses; au fil des années et des consultations, une fois que je les ai bien comprises, la consultation évolue, elles se mettent à me parler de leur fille homosexuelle, de leur mari qui les délaisse et d’autres tas de choses et la cause principale qui revient sans cesse s’estompe.
    Au fait, je vous refile les cancéreux :)

  10. généraliste-blues 2 juillet 2008 à 18:53 #

    On a la patientèle qui nous ressemble…

    Ne culpabilise pas trop pour les hystériques, les colopathes, les dépressifs…
    La médecine générale est tellement vaste… On ne peut pas être « bon » dans tous ces domaines… Les patients le sentent et trouve un médecin à leur image. Alors oui les hystériques iront voir ailleurs et après…

    Moi c’est un peu l’inverse, elles m’adorent (je dis elles par ce que se sont souvent des femmes, mais il faut pas croire il y a aussi pas mal d’homme). Elles m’adorent et pourtant quand elles commencent, je les regarde et il y a un moulin dans ma tête qui fait : mais-qu’est-ce que-j’vais-bien-pouvoir-lui-dire-mais- qu’est-ce-que-j’vais-bien-pouvoir-lui-dire-mais qu’est-ce-que…. et puis il y a un moment où il faut bien que je parle…
    Ah oui vraiment veuve à 30 ans, mère célibataire avec un fils de 5 ans et sans travail et puis après se faire insulter escroquer et jeter comme une malpropre a 55 ans alors qu’on a sacrifié sa jeunesse ben c’est sur c’est trrriiiissstttteeee… Je ne peux pas lui dire ça…
    mais-qu’est-ce-que-j’vais-bien-pouvoir-lui-dire-mais…

    Et puis après les mots sortent tout seul sans passer par la case cerveau… et puis la consult à duré 3 plombes et puis elle/il part content… et puis je suis cuite… et puis je me dis le prochain tant pis je l’écoute pas!!!! Je torche la consult en 2-2 et il ira pleurer ailleurs.

    Et puis le prochain je l’écoute.

    Et puis des fois il y en a qui reviennent pour dire merci, juste pour dire merci.

  11. Camille 5 juillet 2008 à 23:37 #

    Moi, je veux bien des patients cancéreux car je connais et « aime » ce genre de prise en charge médicale délicate.
    Tellement plus intéressants que l’hystéro qui appelle tous les 2 jours car elle se sent stressée, l’anorexique amenée par sa mère dont je fais hospitaliser la fille (1,58 mètres pour 38 kgs !) qui en profite en sortant du cabinet médical pour me rayer tout le côté de ma twingo pendant que je raccompagne sa mère et les « gentils » CMU qui arrivent dès 7H30 du mat’(ouverture du cabinet à 8H30) et sonnent à ma porte car « c’est très grave, Ashley (cf « Les Feux de l’Amour), doit avoir de la fièvre et a le nez qui coule .. : dg final = rhino virale apyrétique.
    C’est inintéressant, fatigant, saoulant !

  12. sév 24 mars 2011 à 15:02 #

    J’ai découvert votre blog, il y à quelques temps, je ne suis pas du tout médecin, seulement une jeune maman. Une jeune maman qui a son histoire, en psychanalyse depuis 2 ans et qui essaye de gérer au mieux les angoisses envahissantes qui lui pourrissent les jours et les nuits. Et moi, j’adore ma doctoresse, que je ne vois qu’à l’occasion des maladies infantiles de mes enfants, car j’arrive toujours à lui glisser deux mots sur telle inquiétude qui me tiraille le bide (un ganglions, un boule à la jambe du petit, une grosse fièvre, etc, ). La consult n’est jamais très longue, mais j’ai besoin du soutien de ma doctoresse, pas de son ordonnance, juste de sa confiance, de son objectivité face à mes angoisses, histoire de rester sur les rails. Si j’écris ça, ce n’est pas pour faire culpabiliser où quoi, juste que oui, les médecin peuvent faire quelque chose pour ce genre de patients, même si ils n’en ont pas l’impression, juste une écoute, sans grands blablas, c’est déjà énorme.

  13. gaïa 16 novembre 2011 à 14:51 #

    Ca me fatigue quand même de voir que ces comportement sont une fois de plus étiquetés « typiquement féminins »…
    Des emmerdeurs, il y en a des deux sexes, pas besoin d’avoir fait médecine pour les rencontrer!
    J’ai du mal à ne pas croire à du sexisme… Ce préjugé est difficile à avaler pour qui lutte contre le racisme, l’homophobie et autres généralisations du « tout le monde sait »…
    Bon, en tant qu’hystérique, je file me calmer sous une douche froide.
    Merci pour ces moments choisis.

  14. trouloulou 17 janvier 2013 à 13:53 #

    Eh ben, ça fait curieux de lire ça avec mon recul. Je suis tombée sur votre site en cherchant des arguments pour débunker l’homéopathie qui me semble être une vaste arnaque moderne.
    Pendant 15 ans, je suis allée voir des médecins: j’avais pas mal, c’était dans ma tête. J’imagine avec quelle facilité ils devaient me voir comme vous voyez ces patientes. D’ailleurs j’ai eu droit à des psychotropes après deux consult’… Finalement, suite à des complications, j’avais vraiment mal… ô surprise, un truc chronique qui vient et qui part, un truc qui s’est bien installé pendant 15 années tranquilles.
    Le seul médecin qui a trouvé a écouté ce que les autres prenaient pour de la boue personnelle. Vous imaginez bien que je ne remercie pas les autres.
    Pauvre hystérique pas si hystérique que je suis… Ils savaient tout pas bien les médecins ;)

  15. Na 3 juillet 2013 à 14:39 #

    Je lis avec beaucoup d’intérêt votre blog, depuis un moment et je suis globalement d’accord avec votre approche de la médecine en tant que patiente. Aujourd’hui je tombe sur cet article et la non je ne suis pas d’accord! Précisément concernant les colopathes. Alors oui, je suis une femme, oui je n’ai pas de vrai traitement (quoique j’ai trouvé un bon medoc qui soulage) mais j’ai mal! Alors cette maladie (oui une maladie) n’est pas référencée comme il se doit mais elle engendre de la douleur et un mal-être parce qu’ elle est honteuse de par sa nature (se vider littéralement quand on ne s’y attend pas, c’est pas trop glam) et parce que des MEDECINS comme vous estiment que nous ne sommes que des simulateurs (notez l’emploi du masculin) en mal d’attention. Je ne vais pas voir mon médecin pour autant, je pense qu’il l’ignore même, je n’ai pas jugé utile de le dire, de peur d’être cataloguée comme vous le faites si bien. Je ne dis rien et vis selon les envies de mes intestins. Alors svp, respectez nous en tant que patients.


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