8 décembre 2010 16 Commentaires

Coming out

Cela fait quelques jours que je me dit qu’il est temps que j’en parle, que je ne peux pas garder ça pour moi plus longtemps.

Forcément, ce n’est pas facile à annoncer, ça va peut être changer la donne, je vais sans doute décevoir certains lecteurs, peut être même certains ne reviendront plus me lire. D’autres j’espère pardonneront cet aveu à l’idée du courage et de l’honnêteté qu’il me faut pour parler aujourd’hui.

Mais j’en ai déjà trop dit, je ne peux plus faire marche arrière. Ma conscience doit être déchargée de ce fardeau.

J’ai prescrit du Médiator.

Deux fois.

Attention, qu’on ne se méprenne pas, je n’essaye pas de minimiser l’affaire; ces 2 prescriptions, je les ai faites hors AMM, à des gens qui n’étaient pas diabétiques. Je n’ai même pas l’excuse d’avoir respecté les règles.

On en a beaucoup parlé récemment, j’ai lu pas mal de choses là dessus. Je ne fais pas partie des purs, ceux qui n’en ont jamais prescrit, qui ont refusé de renouveler la prescription d’un autre. Certes, je n’en ai pas non plus fait un business. Mais 2 fois, parce qu’une patiente me demandait avec insistance un « truc » pour perdre du poids, alors que je n’avais pas le temps d’en perdre à essayer de les convaincre qu’elles seules pouvaient faire ce qu’il fallait pour arrêter de manger trop et commencer à se bouger les fesses, j’ai choisi la solution de facilité, et je leur ai prescrit ce traitement.

Ce qui me gêne le plus, c’est que cette prescription, je l’ai faite avec un sentiment de culpabilité et de transgression de l’interdit. D’abord parce que je savais sciemment donner un médicament à des patients qui n’en avaient pas besoin, juste pour un effet « secondaire ».

Mais j’avais aussi une petite alarme lointaine dans le fond de mon cerveau qui me rappelait un autre interdit, une autre bonne raison de ne pas le faire, comme une boite de Pandore légèrement ouverte dans le coin d’une pièce. Ce qui m’attriste le plus, c’est de ne pas avoir pris le temps ni eu le courage et la rigueur d’aller soulever totalement le couvercle de la boite, fouiller et trouver pourquoi cette prescription me posait problème.

Car c’est cela que cette nouvelle affaire nous montre; régulièrement, des médicaments nous sont proposés à la prescription, parfois depuis plusieurs dizaines d’années, mais les effets néfastes qu’ils peuvent induire, on ne les étale au grand jour que tardivement, et parfois même pas du tout. C’est souvent à nous d’aller chercher cette information, et j’avoue ne pas le faire suffisamment souvent.

Combien de médicaments sont retirés du marché, sans qu’une information officielle de la part du ministère de la santé ou de la Haute Autorité de Santé n’ait mis en alerte précédemment les prescripteurs? Ce n’est en général qu’une fois le médicament retiré des officines que la lumière a une chance d’être faite sur le risque que nous avons fait prendre plus ou moins consciemment à nos patients.

Pour revenir au Mediator, l’information était là, puisque d’autres pays avaient interdit ce médicament bien avant la France. Ma faute a été de ne pas la chercher, de ne pas prendre le temps de lire la bible Prescrire tous les dimanches, comme les fidèles le font avec assiduité.

J’espère que cela me servira de leçon, comme aux autres médecins qui l’ont prescrit comme moi, sans en faire un commerce, mais sans en mesurer le danger.

Pour la peine, je réciterai deux Pater et 3 serments d’Hippocrate.

16 Réponses à “Coming out”

  1. Jaddo 8 décembre 2010 à 1:58 #

    Très beau nouveau post.
    Tout mon respect.

  2. Gini 8 décembre 2010 à 9:41 #

    Faute avouée à demi pardonnée… :)
    Je crois qu’on serait vraiment pas honnête de dire qu’on a JAMAIS fait de prescription avec ce sentiment de doute dont tu parles.

    J’ai découvert ton blog grâce à la miss à couette qui commente ci dessus, et je lis avec grand plaisir tes posts, étant moi aussi une jeune généraliste à la campagne…

    Merci pour ton blog, cette « révélation » ne m’empêche pas de conserver tout mon respect et mon admiration pour tes écrits !

  3. Gini 8 décembre 2010 à 9:42 #

    J’ajouterais que Prescrire le dimanche ça reste pour moi très indigeste. Le dimanche c’est pyjama, pantoufle et grasse mat :) )

  4. Fluorette 8 décembre 2010 à 10:15 #

    C’est courageux, dans la chasse aux sorcières actuelle vis à vis du mediator.
    Celui-là je n’en ai jamais prescrit, mais j’ai prescrit une fois de l’aldactone à une femme à qui son médecin que je remplaçais en avait prescrit l’été précédent parce qu’elle voulait maigrir un peu des jambes, parce que je ne suis que remplaçante, parce que je n’avais pas le temps… Et je pense que c’est bien pire que ton mediator.
    Je me le suis beaucoup reprochée.
    Ce n’est pas pour ça que je lirai prescrire le dimanche matin! Les autres jours d’accord

  5. Gélule 8 décembre 2010 à 10:32 #

    Respect également. Il est plus facile à l’heure actuelle de dire « je n’en ai jamais prescrit »… je suis trop bébé docteur pour avoir eu le problème du Mediator, mais il y en aura d’autres. Je ne suis plus assez bébé pour ne pas avoir déjà prescrit une ou deux choses avec lesquelles ma conscience n’était pas très en règle (genre le renouvellement de psychotropes divers et variés pour dame de 70 ans). L’erreur serait de n’en tirer aucune leçon!

    Sinon tu peux aussi te flageller avec leur gros guide des interactions médicamenteuses ;-)

  6. Docteur V 8 décembre 2010 à 13:39 #

    Bonjour,
    Ce qui est totalement anormal dans cette histoire, c’est que les personnels de santé sont obligés d’aller chercher l’information, de la payer, alors qu’ils sont inondés de journaux, avis et recommandations que personne n’a le temps de lire (même le dimanche).
    Bon apprentissage de notre dur métier.

  7. Borée 8 décembre 2010 à 14:08 #

    Respect également pour avoir écrit ce billet.
    Comme pour ta « première pierre », c’est en ayant le courage (et il en faut !) de faire face à nos actes que l’on peut espérer progresser.

    Ceci dit, quand même, Prescrire n’est pas si indigeste que ça ! Et si tu te contentes de lire ça et rien que ça, c’est une histoire d’une heure par mois (on n’est pas obligé de tout lire : les nouvelles chimios, je zappe assez vite) et ce sera déjà très bien !

  8. docteursachs 9 décembre 2010 à 0:19 #

    @ Docteur V : ton dernier article m’a inspiré pour écrire le mien, la dernière phrase étant la plus importante.

    @ Borée : promis je vais faire l’effort, mais avec Twitter j’ai des chances d’avoir un résumé des infos à ne pas manquer maintenant!

    Aux autres, merci pour le soutien, mais il me semblait essentiel de parler de ça, que le médecin prescripteur de Mediator ne reste pas un archétype flou de méchant médecin vénal qui se plait à nuire à ses patients. Ce médecin, ça peut être chacun d’entre nous si notre vigilance s’endort.

  9. chantal 9 décembre 2010 à 10:49 #

    Félicitation de l’avoir dit. Personne n’est infaillible, surtout pas un médecin et les patients le savent bien. De toute façon, à chaque prise de médicament on peut faire une réaction néfaste.

    @Docteur V. vous avez bien raison.

    Bonne journée

  10. Cadureso 23 janvier 2011 à 19:25 #

    Commentaire troublant. Comme le dit @Gini, faute avouée, faute à demi pardonnée.

  11. Carole M 29 janvier 2011 à 13:09 #

    Bonjour docteur,
    Peut être devriez vous aussi commencer par penser que maigrir ne se résume pas à « se bouger le cul ».
    Même si c’est une façon d’écrire et non pas d’appréhender cette maladie quand on tient un blog on s’attache aux mots, sourire.
    Bien respecteusement.
    Carole M
    http://avecou100kilos.over-blog.com/

  12. Suzanne 24 février 2011 à 17:04 #

    Si les patient(e)s obèses étaient traitées avec un peu plus de respect que celui que vous leur témoignez, si le médecin qui les suit arrêtait de porter un jugement moral sur leur pathologie (elle n’a qu’à se bouger les fesses…cette grosse feignasse) peut-être bien qu’elles n’auraient pas besoin de se tourner vers les petites pilules miracles…

    C’est bien et courageux d’avouer qu’on a pu préférer la facilité de l’ordonnance de la paix à un vrai suivi de qualité, mais ce serait mieux de traiter les patients avec moins de mépris non? sans compter que pour une partie, si ces patients se retrouvent dans cette situation, c’est à force d’avoir essayé de suivre les « bons conseils » de gentils médecins nutritionnistes prescripteurs de régimes restrictifs…
    Je vous invite à aller visiter le site http://www.gros.org...

  13. docteursachs 24 février 2011 à 18:51 #

    Toutes mes excuses à Carole et Suzanne, ce billet n’était pas là pour stigmatiser ou insulter les obèses.
    Je sais bien que le problème de poids est complexe et ne se résume pas à « manger moins et bouger plus ». C’est une caricature.
    Mais certaines patient(e)s refusent de considérer que ça fait partie du problème, m’assurent qu’ils ne mangent rien alors qu’ils continuent de prendre du poids, et savent bien mettre la pression, persuadés qu’on a l’arme secrète dans la pharmacopée mais qu’on la garde pour nous.

    Alors on finit parfois par céder, mais l’arme secrète est à double tranchant.

  14. Suzanne 3 mars 2011 à 15:22 #

    Excuses acceptées!

    Bien sûr je suis entièrement d’accord, manger moins c’est la seule et unique solution…bouger plus peut aider mais ce n’est pas très efficace, souvent ça conduit aussi à manger plus…
    le problème c’est que manger moins en suivant un régime, en se restreignant mentalement…ça ne fonctionne pas, sur plus de 95% des obèses.
    je peux comprendre les patients qui à bout, à force de yoyo, finissent par se laisser tenter par les médicaments miracles. quand rien d’autre n’a marché…

    (et encore là on parle du médiator, mais que dire de « alli » avec grosses pubs en pharmacie et quasi aucun contrôle?)

  15. docteur saucisse 5 octobre 2011 à 17:04 #

    c’est le problème du payement à l’acte :
    une ordonnance = 5 min = 23 euro
    une vraie consultation pour essayer de discuter, donner de vrais conseils et faire un vrai entretien motivationnel = 20 à 30 min pour …le même prix!

    toujours pareil l’abonnement à prescrire VS la tonne de pub gratuite de labo qu’on reçoit tous les jours avec les petits fours…

    la médecine de qualité ne paye pas et c’est bien dommage!

    Félicitations pour le blog et ce post!

  16. Fitzie 18 août 2012 à 15:40 #

    « Coming Out » c’est ce que feront plus tard les médecins qui prescrivent du Baclofène hors AMM à leurs patients alcoolo dépendants ? Je (me) pose la question …

    Quant au Médiator, qu’en disent les patients à qui on l’a prescrit hors AMM ? (ceux qui ne sont pas morts bien sûr, et qui en surpoids n’étaient pas du tout diabétiques)

    Personnellement, ma généraliste m’a prescrit de l’Isoméride à la fin des années 80, alors que j’étais ado et que je n’avais que 5kg en trop … et connaissant une vraie obèse accro au sucre à qui on l’avait prescrit, je me doutais que je ne correspondais pas du tout au profil (surtout que je n’ai pas perdu de poids, j’étais juste un peu plus mal dans ma peau) tout comme je savais pertinemment que les extraits thyroïdiens prescrits ensuite n’étaient pas « bons » pour moi … mais j’étais presque une jeune adulte, influencée par les médias (blabla) et je les ai pris quand même ces médicaments, et sérieusement.

    20 ans plus tard je me bat contre un surpoids bien réel et des soucis bénins de thyroïde, et je regrette, un peu … Je m’en veux plus que ce que je n’en veux à cette médecin; Car si on m’agitait sous le nez un médicament miracle prescrit hors AMM (un Baclofène pour les hypophages cyclothymiques gourmandes et stressées ?) il faudrait que je fasse un gros travail sur moi afin de ne pas me jeter dessus …


Intervalle - formation - mo... |
Action contre le dopage |
Bien -être attitude |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Thérapeute multi référentiel
| DOUCEMENT LA MEMOIRE S'...
| pharmacieenligne