25 octobre 2011 17 Commentaires

De la folie douce

Louise a 82 ans et ressemble à la sorcière de Hansel et Gretel. Elle est toute voûtée et maigrelette, avec un nez crochu surmonté d’une verrue,et de fins cheveux épars sur le crâne. Son regard est suspicieux, et cherche toujours dans les coins quelqu’un à accuser de quelque chose.

La première fois qu’elle vient au cabinet, l’été dernier, elle m’amène un courrier qui ne m’est pas adressé. Le Dr Pafinaud qui s’occupait d’elle jusqu’alors lui a demandé d’aller voir un autre docteur, un ssychiatre, et de lui porter le courrier qu’il lui a donné, sous enveloppe fermée.

Mais ce courrier, elle l’a ouvert, et dedans, c’est marqué qu’elle est folle, qu’elle croit que tout le monde veut l’empoisonner, et qu’elle ne veut pas se faire soigner.

Évidemment, ça ne lui a pas plu, et elle ne veut plus retourner voir son docteur, elle en veut un autre, et c’est moi qu’elle a choisi. Elle me dit qu’elle n’est pas folle, et qu’elle a de bonnes raisons de croire qu’on veut l’empoisonner, et d’ailleurs, le Dr Pafinaud, fait sûrement partie du complot, lui qui ne l’a pas crue et l’envoie au ssychiatre se faire encore prescrire d’autres drogues.

Une des premières choses qu’elle me demande, c’est de lui confirmer qu’elle n’est pas folle.

Ça m’a rappelé un de mes premiers stages d’externe, dans un service de psychiatrie générale; des gens de mon entourage non médical me demandaient « alors, tu vas bosser chez les fous? ». Sauf que dans le service , j’ai vu des dépressifs, des schizophrènes, des obsessionnels, des psychopathes, mais aucun avec un entonnoir sur la tête, ni aucun se prenant pour Napoléon. Plutôt des gens qui souffraient et ne savaient pas pourquoi, ne comprenant pas ce qu’ils faisaient là, ni ce qu’on essayait de faire pour les aider.

Louise, elle a mal au ventre, et dans les membres. Elle ne dort pas bien.

Pour elle, ça vient des courants électriques qui passent dans son lit.Et de la syphilis.

Ou de la peste bubonique, selon les jours.

Même quand on lui explique que la peste, ça n’existe plus en France de nos jours, elle n’y croit pas, elle sait qu’on lui a refilé, Dieu sait comment.

On se voit 3 ou 4 fois au cabinet, je me concentre sur les symptômes, j’essaye de faire un diagnostic, de la rassurer sur ses craintes, elle n’est pas folle et il faut trouver ce qu’elle a. J’essaye de la convaincre qu’elle interprète mal ses douleurs.

On fait quand même un VDRL TPHA, pour lui faire plaisir, et lui prouver biologiquement qu’elle n’a pas la syphilis.

En gagnant sa confiance, j’arrive à lui faire accepter un séjour à l’hôpital local, où je continuerai à la prendre en charge, pour faire des examens plus poussés, « qu’on ne peut pas faire au laboratoire de ville ».

Une fois sur place, on refait quelques prélèvements pour la forme, et par bonheur, on lui trouve une petite infection urinaire. J’ai désormais un argument pour débuter un traitement. Comme à chaque fois, elle veut voir les feuilles avec les résultats, que je lui explique chaque ligne, après quoi elle me regarde en fronçant un seul sourcil pendant quelques instants, avant de décider qu’elle veut bien me croire encore cette fois, et qu’elle est d’accord avec ma prise en charge.

En plus des antibiotiques, j’instaure les neuroleptiques, après avis téléphonique d’un vrai ssychiatre, pour pas trop me gourer quand même.

Chaque fois que je passe dans le service, elle m’attend sur le pas de sa chambre, et j’ai droit à 20 minutes de questions sur ce qu’elle a, les cachets qu’on lui donne, et sur la syphilis, et si elle est contagieuse, et pourquoi que l’infirmière lui a dit que c’était un traitement pour dormir, si c’était pour ses douleurs de ventre, jusqu’au regard méfiant final, me laissant pour un jour de plus sa confiance fragile.

J’arrive à la garder presque 3 semaines, le temps d’augmenter les doses, à force d’arguments pour expliquer qu’on la garde aussi longtemps pour lui donner seulement 2 comprimés par jour qu’elle pourrait prendre à la maison.

A la fin du séjour, elle ne pose presque plus de questions, elle n’a plus de douleurs dans les membres, à peine au ventre mais ne cherche plus à les interpréter. Elle me parle toujours de la syphilis, mais ne suspecte plus sa voisine de chambre d’avoir planqué des micros sous son lit.

On organise la sortie, en lien avec le pharmacien qui la connaît bien, et est d’accord pour lui délivrer les médicaments sans la notice, « parce que c’est des médicaments qu’on peut avoir qu’à l’hôpital ».

Ses fils viennent la chercher, nous remercient chaleureusement du boulot effectué, contents de la retrouver à peu près normale, et de pouvoir envisager à nouveau de lui amener ses petits enfants sans risquer qu’elle leur fasse peur.

Une semaine après, elle me rappelle, elle a toujours des maux de ventre, et l’électricité est revenue, et il fallait qu’elle me dise, une des infirmières, elle lui avait dit un truc bizarre, elle se demande si elle ne l’avait pas vu dans la salle d’attente du Dr Pafinaud, et puis…

Je la coupe, lui demande de but en blanc si elle a arrêté le traitement.

Elle me répond « Comment vous le savez? »

J’avoue avoir perdu mon calme, après tout ce temps et cette énergie dépensée à la convaincre de prendre son traitement, de voir qu’elle allait mieux, pour que ça échoue une semaine après. Je lui ai dit que si elle ne me faisait pas confiance, ce n’était pas la peine de revenir, que ça ne servait à rien, que je ne pouvais rien de plus pour elle.

Je savais que ce n’était pas la bonne solution, mais c’est sorti tout seul, sur le coup de la déception et du découragement.

Je ne l’ai jamais revue au cabinet.

En revanche, une fois par semaine, elle m’appelle, elle connaît les heures où elle ne tombe pas sur le secrétariat. Elle a besoin de parler, de vérifier que je suis toujours son médecin traitant, que je suis d’accord pour faire quelque chose pour elle. Elle me promet toujours de venir bientôt, mais ses enfants refusent de l’emmener, et comme elle n’a pas de voiture, elle ne sait pas comment faire.

Elle me parle toujours de la syphilis, de la peste, du SIDA même parfois. On en a parlé à la télé. Quand j’ai le temps, on reste 10 minutes au téléphone. Elle veut savoir ce qu’elle a, je lui dis que je ne peux pas faire de diagnostic au téléphone.

Finalement, je ne sais pas si elle a tant besoin que ça de neuroleptiques. Évidemment, elle se rend compte que son entourage la fuit un peu, elle en souffre, mais elle n’est dangereuse pour personne.

Quand on a le temps de parler, je la sens rassurée, elle me remercie, me promet qu’elle viendra bientôt, elle me récite les horaires du cabinet par coeur.

Ça fait un an que ça dure, et elle ne coûte rien à la sécurité sociale.

Et elle va plutôt bien.

17 Réponses à “De la folie douce”

  1. do 26 octobre 2011 à 0:27 #

    l’amour soigne beaucoup de choses.
    la compétence aussi.
    et finalement, la compétence, c’est de l’amour en actes, en fait, si on cherche bien.
    il faut bien les deux. il faut bien tout.
    et parfois encore un peu plus,
    mais ça, c’est pas possible humainement.
    humainement .

  2. maduixxa 26 octobre 2011 à 8:18 #

    j’ai envie de dire quelque chose mais je sais pas quoi, c’est constructif comme commentaire…
    C’est un très joli article, j’aime beaucoup !

  3. Docmam 26 octobre 2011 à 10:22 #

    Oh on y a cru au début, je me disais ouah trop bien il a réussi… bravo pour la patience déployée en toux cas… tout le monde ne le fait pas…

  4. maduixxa 26 octobre 2011 à 10:47 #

    Oui, il en faut de la patience…
    J’avoue que je me suis reconnu au moment du « bah oui mais si vous ne m’écoutez pas, comment je vous soigne moi ?? Va falloir me faire confiance ou alors ça sert à rien de venir… »
    C’est vrai que c’est épuisant, ces patients qui viennent nous voir pour nos conseils et nos soins, mais qui n’acceptent que les conseils et les soins qu’ils veulent bien, comme si on était des épiceries de conseils et soins, c’est pas nous qui savons, c’est eux…
    Bravo pour la patience !!!

  5. fredledragon 26 octobre 2011 à 22:26 #

    Il me semble que la consultation par téléphone est ou va être reconnue par la sécu, car ce ne serait pas du vol dans ce cas. Merci pour elle et bravo pour ta patience…

  6. le blog cadeaux 27 octobre 2011 à 20:56 #

    Rien que d’écouter, de prendre le temps, c’est un acte hautement thérapeutique, souvent ce qui manque à tant de personnes. Bravo pour votre écoute

  7. ocatarineta 28 octobre 2011 à 9:24 #

    Vous devriez prendre ses symptomes d’électrosensibilité et ses maux de ventre au sérieux. Ma mère se plaignait des courants électriques et des ondes électromagnetiques (sa souffrance était bien réelle) et personne ne savait quoi faire pour la soulager. Jusqu’à ce que les médecins constatent que son cancer de la vessie – qui était sensé etre guéri – s’était en fait généralisé… La femme dont vous parlez n’est pas folle, elle est malade, et cherche à identifier ce dont elle souffre. Et si j’étais vous, je rechercherais un cancer.

  8. Gélule 28 octobre 2011 à 12:47 #

    Une histoire qui illustre si bien notre métier :) de la difficulté de construire une relation médecin-patient, de faire un suivi, de faire au mieux parce que le parfait n’est pas de ce monde, d’accompagner…
    et sinon : MERCI d’avoir re-posté!!!!! ça fait bien plaisir de te lire à nouveau!

  9. docteursachs 28 octobre 2011 à 22:33 #

    @Ocatarineta
    je ne nie pas qu’elle ait un problème somatique, mais sa façon d’interpréter les symptômes est pathologique tout de même.

    Et pour avancer dans le diagnostic, malheureusement, je suis un peu coincé par la distance. Je ne m’impose pas encore aux gens qui ne me demandent pas de consultation.

  10. lore 29 octobre 2011 à 14:49 #

    Merci d’être revenu. C’est bon de vous relire…

  11. mort aux sycophantes 29 octobre 2011 à 18:31 #

     » Je lui ai dit que si elle ne me faisait pas confiance, ce n’était pas la peine de revenir, que ça ne servait à rien, que je ne pouvais rien de plus pour elle. »
    Houlala, tu vas recevoir un courrier de Winckler avec copie à l’Ordre et à la Kommandantur, toi!
    ^^

  12. Le CPE 29 octobre 2011 à 21:33 #

    Pourquoi ne pas l’avoir directement empoisonnée ?

  13. docteursachs 31 octobre 2011 à 9:08 #

    @mort aux sycophantes : j’ai conscience d’avoir été un médecin maltraitant ce jour là, j’ai essayé de me rattraper depuis, et j’ai prié St Martin de son pardon magnanime ; )

  14. Kewan 2 novembre 2011 à 0:58 #

    ça fait plaisir de vous relire !

    Quand elle a demandé « comment le savez-vous ? » à propos de l’arrêt des médocs, il fallait répondre « les chinois du FBI ont posé des micros d’origine Goa’uld dans votre appartement Madame ! »

    Non ?

  15. Guillaume Lardechois 9 novembre 2011 à 18:24 #

    Très jolie histoire.
    Quel meilleur rempart que son docteur qui la connait bien pour faire face au SIDA,à la peste , à la Syphilis et … aux Psychotropes.

  16. ActuMed 12 novembre 2011 à 13:23 #

    Sympa cette petite histoire, elle fait bien réfléchir.

  17. santiane 14 novembre 2011 à 14:19 #

    finalement je trouve que c’est totalement psychologique car le fait de lui parler seulement au téléphone la rassure déjà. ça aura influence positif à sa maladie je pense.


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