16 avril 2012 13 Commentaires

Edith

Il est 20h, je sors du cabinet, sacoche à la main.

Je ne suis pas de garde ce soir, mais la journée a été chargée, j’ai encore une visite à faire. Ce n’est pas loin, à quelques rues seulement, mais refaire une visite après les consultations du soir, c’est le petit poids en plus sur les épaules qui te fait courber le dos comme les petits vieux qui t’ont demandé de passer, mimétisme prémonitoire.

Je me gare en bas de l’immeuble.
Je vérifie le nom sur les boîtes aux lettres, appartement 18, je sonne pour prévenir de mon arrivée, mais la porte est entrouverte, alors pour gagner du temps, je n’attends pas le grésillement de l’ouvre porte, je sais qu’elle met du temps parfois pour atteindre l’interphone de son 2 pièces.
Je m’engouffre dans l’escalier, pour 2 étages, ça ne vaut pas le coup d’attendre l’ascenseur.

Quand j’arrive dans le couloir, je me rappelle que l’architecte n’a pensé qu’aux fainéants. Pas d’interrupteur en sortant des escaliers, seulement à côté de l’ascenseur que je viens de bouder, et à l’autre bout du couloir, là où je vais, entre le 17 et le 18.
J’avance dans la semi pénombre, des rais de lumières sous quelques portes me permettent de gagner celle que je cherche. J’ai le temps de remarquer qu’aucune lumière ne filtre sous celle du 18.

Elle a appelé un peu après 17h, je venais de reprendre les consultations après ma visite à l’hôpital local. La secrétaire m’a demandé si je pouvais refaire une visite pour elle, elle avait très mal au ventre et semblait très inquiète. Elle a pleuré un peu quand on lui a proposé un passage le lendemain. C’est pour ça que la secrétaire c’est permis de me demander de la rajouter au planning du jour.

Je sonne, deux coups brefs, c’est toujours comme ça que je fais.
Silence.
Je sonne une 2ème fois, insistant un peu sur le bouton.
Pas mieux.
Je frappe, plusieurs coups sonores qui résonnent dans le couloir, j’appelle son nom, « c’est le docteur! ».
Je me dis qu’à cette heure tardive, un voisin va finir par sortir, me dire que sa fille est venue la chercher, que c’est pour ça qu’elle ne répond pas.

Edith vit seule; elle a 82 ans et a emménagé ici il y a quelques années pour se rapprocher de sa fille unique, s’éloignant dans le même temps de toutes ses copines, désormais à plus de 100km. Elle ne s’est jamais plu dans cette résidence, très calme, mais à 1km du premier commerce, bien plus que ce qu’elle arrive encore à faire comme distance avec son arthrose de hanche. Elle est trop vieille pour faire de nouvelles connaissances, et d’ailleurs les autres locataires ne l’inspirent pas, c’est déjà bien s’ils échangent un bonjour quand elle va chercher son courrier.

Elle pleure souvent, elle se sent seule. Sa fille ne vient que rarement la voir, même si elle habite à 10 minutes; la dernière fois c’était pour Noël, pour dire de voir les enfants à peine une heure, et leur donner un billet à chacun.
Ça ne s’est pas arrangé depuis qu’elle a perdu Jessie, son bichon maltais aussi perclus de rhumatismes qu’elle, mais qu’elle descendait faire pisser 3 fois par jour, dans le jardin de la résidence. Quand elle en parle, ça lui semble bien plus dur que la mort de son mari, ça remonte à si loin maintenant.

Sa vie n’est plus rythmée que par les passages de l’auxiliaire de vie, 2 fois par semaine, et les visites du docteur.

Toujours pas de réponse, je frappe une dernière fois, avec peut être moins de force, son absence m’arrange presque finalement, je vais gagner 1/2h sur l’heure du dîner. Je ne pense pas à tourner la poignée, de toute façon elle s’est peut être endormie, ou quelqu’un l’a emmenée aux urgences, ne pouvant plus attendre que j’arrive pour la rassurer.

Elle fait partie des quelques patients que je vois tous les mois.
Même si je lui fais des ordonnances renouvelables, elle me demande toujours de repasser entre temps, à cause de sa tension, et des traitements qu’elle bidouille en permanence.
On discute un peu, je la rassure, je négocie pour ne pas trop changer les médicaments.
Elle me propose souvent un café pour que je reste une minute de plus à parler du temps qu’il fait, ou de cet appartement qu’elle cherche pour retourner là où ele vivait avant, vers ses copines et ses petits commerces.

Je bats en retraite, un peu agacé d’avoir fait ce détour pour rien, un peu soulagé aussi de gagner quelques minutes sur l’heure du repas et le risque que ce soit cramé.

Je note dans ma tête trop pleine de penser à appeler sa fille demain, pour savoir ce qu’il en est, si ça s’est arrangé tout seul, ou si elle l’a descendu à la maison médicale de garde, voire aux urgences.
Ce que j’oublie, évidemment.

C’est Lisbeth, l’auxiliaire de vie qui appelle, à 14h, le lendemain.
Elle a trouvé la porte ouverte en arrivant, et Edith morte, dans son lit.
Probablement un infarctus, un truc rapide. J’aime à croire que ça n’a pas trop traîné, qu’elle n’a pas trop souffert.

Je culpabilise, forcément, de ne pas l’avoir eu au téléphone personnellement, de ne pas avoir posé plus de questions sur sa douleur, d’avoir considéré trop vite que c’était une fois de plus de l’angoisse.

Je pense à ce qui se serait passé si j’avais essayé d’ouvrir la porte, la découvrant la veille au soir, trouver le numéro de la fille, pour la prévenir, l’accompagner, attendre les pompes funèbres, un coup à finir à 22h, et je m’en veux de me féliciter intérieurement de ne pas avoir appuyé sur la poignée.

Et si j’y étais allé? Si elle avait appelé une heure plus tôt, avant que je reprenne les consultations? Je l’aurais envoyée aux urgences, et elle serait morte sur un brancard. Ou on l’aurait récupérée au dernier moment, peut être, et elle aurait pu continuer à profiter de son insondable solitude quelques années de plus, à guetter la sortie de l’école au bout de la rue pour voir passer les enfants, ou la voisine du 1er, qui a toujours son fox terrier, elle, et qui le sort indéfectiblement tous les jours à la même heure.

Je sais bien qu’on ne peut pas sauver tout le monde, que la mort est une étape parmi d’autre dans le suivi d’un patient par son médecin.
Je ne peux m’empêcher de ressentir un peu d’amertume à l’idée qu’Edith soit morte toute seule chez elle, n’attendant que moi pour la rassurer et arranger les choses.

Ou au moins tenir sa main, et fermer ses yeux, quand elle n’aurait plus ressenti ni angoisse, ni douleur.

13 Réponses à “Edith”

  1. docteursachs 16 avril 2012 à 8:22 #

    Il y a peu, j’ai eu l’occasion de réaliser à quel point ces tranches de vie peuvent toucher certains lecteurs.

    C’est d’autant plus flatteur que parmi eux, j’ai découvert des gens que j’estime sincèrement, et dont la lecture me touche beaucoup.

    Je vais donc m’efforcer de sortir du Club des Blogs en Jachère (spéciale dédicace à Euphraise!)

    Bonne lecture à tous

  2. Toutetrien 16 avril 2012 à 8:40 #

    Jai pleuré… #GarçonSensible !
    C’est dur et en même temps c’est la vie. Votre métier n’est quand même pas facile tous les jours…
    Toutetrien / Dolooms

  3. 10lunes 16 avril 2012 à 11:07 #

    Merci de ce partage.
    Lectrice touchée par tes tranches de vie, je suis heureuse que tu reviennes à l’écriture. J’espère pour toi que d’autres occasions plus légères viendront aussi nourrir ton blog.

  4. Dame Raoul 16 avril 2012 à 12:28 #

    Bon ben j’avais déjà pas le moral ce matin mais alors là c’est pire !
    Heureusement que j’avais pas mis de mascara ce matin !

  5. Fluorette 16 avril 2012 à 15:20 #

    J’aime décidément beaucoup comme tu écris. Et tes questions sont aussi les miennes.
    Tu devrais écrire plus souvent.

  6. zigmund 16 avril 2012 à 19:47 #

    lu à la fin de mes consultations. (pas ou exceptionnellement de visites à domicile pour ce qui me concerne et jamais en urgence vue ma spé)
    néanmoins cette histoire est touchante pour un oph parce que chacun de nous a une Edith proche ou parmi nos patients. nos Edith c’est aussi à nous qu’elles confient l’éloignement des enfants, le refus de laisser le chien ou le chat pour se faire opérer de la cataracte, l’angoisse de la perte d’autonomie en perdant de la vision et surtout cette effroyable solitude de fin de vie.
    un peu sur ce sujet un oph a récemment transmis ce lien : il s’agit d’une plaidoirie pour les personnes âgées
    je pense que les médecins sont pour la plupart conscients du problème mais que les patients devraient également s’y intéresser

    http://www.dailymotion.com/video/xo3yv5_il-fait-si-bon-vieillir_webcam

  7. wain" 16 avril 2012 à 21:04 #

    autre lectrice touchée par ces petits bouts de vie, qui nous renvoient si fort au tourbillon dans lequel il est si facile de s’étourdir en fermant les yeux, pour éluder tout cela…
    bon retour à l’écriture, de la jachère peuvent surgir de très belles fleurs et récoltes :-)

  8. Chantal 16 avril 2012 à 22:34 #

    Touchant, triste et si vivant à la fois. En tout cas, vous et le commentaire du cher Zigmund ne me laissent pas indiférent. Pas drôle de viellir, ca c’est sur! Ca fait peur pour soi-même et son avenir.

    Au moins edith est décédée chez elle, entourée de ses objets, dans un environnement bien connu et non neutre comme l’hopital ou une maison de reatrite. Le point le plus trsite est qu’elle a déménagé pour s’approcher de son enfant et quitter ses amis (« son véritable quotidien » ).Dommage que les liens entre son enfant et elle ne soient pas plus proches, afin d’atérnuer cet isolement.

    Bonne soirée

  9. Babeth 16 avril 2012 à 23:55 #

    Bon, je fais partie de celles qui te demandaient un nouveau billet, me voilà servie. J’ai l’impression de connaître Edith, et Lisbeth… et toi. J’imagine la scène, l’ambiance, la solitude, l’attente. C’est triste, et tellement banal finalement.
    Prends soin de toi… et continue d’écrire, s’il te plaît.

  10. docteur Vincent 17 avril 2012 à 17:41 #

    C’est super que vous l’ayez écrit sur votre blog; combien de médecins se sont sentis coupables, n’ont osé le dire à personne, se sont sentis un peu plus pouilleux pour finir en burn-out!
    Moi c’est une patiente que j’avais envoyé balader ( elle ne pouvait pas de passer de balancer des injures à son mari en ma présence, chose que mon côté bourgeois avait du mal à supporter) en lui rendant son dossier médical qui est décédée le mois d’après. Elle avait eu le temps de faire la connaissance de son nouveau médecin tout juste.

  11. Clémentine 17 avril 2012 à 20:24 #

    Je rejoins Chantal, Edith s’est éteinte chez elle et non dans un endroit inconnu et aseptisé. Il arrive un moment où il faut accepter que la mort soit la finalité de nos vies…

  12. Euphraise 18 avril 2012 à 9:33 #

    J’aime comme tu décris bien cette ambigüité à laquelle on peut être confrontés. La tristesse de la solitude, mais aussi la possibilité d’avoir évité l’anonymat du brancard des urgences.
    Merci pour tes mots !
    Quant à la jachère, j’y travaille, j’y travaille … ;-)

  13. Bichette 18 avril 2012 à 14:17 #

    Tu n’as pas de reproche à te faire en ce qui concerne ce décès, comme le dit Clémentine :  » Il arrive un moment où il faut accepter que la mort soit la finalité de nos vies… »
    Rien ne dit qu’elle aurit pu être sauvée si tu étais arrivée plus tôt…

    Bon courage.


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