27 avril 2012 6 Commentaires

Vous verrez quand vous aurez mon âge

Fanette a 99 ans, veuve depuis 30 ans au mois.

Elle va bien, de façon chronique.

Elle vient au cabinet, tous les 3 mois, pour renouveler son traitement pour la tension, équilibrée avec un comprimé de diurétique dosé faiblement.

Elle habite à 1 km du cabinet, alors elle vient à pieds, comme elle le fait tous les samedis matins pour le marché, sur la place en bas de ma rue.

Quand je lui demande si elle a des douleurs, elle me regarde en biais, comme si je lui parlais en martien, mais en fait non, elle n’a jamais mal nulle part.

En début d’année, j’ai déménagé dans une maison de santé. C’est plus loin pour elle, presque 2 km. La première fois qu’elle est venue, c’était un mardi, le seul jour où j’ai modifié mes horaires, et la secrétaire n’a pas pu lui proposer autre chose que de revenir le lendemain.

Elle en a été très perturbée, d’avoir fait tout ce chemin pour rien, tout ce changement, et le lendemain, elle a demandé que je vienne la voir en visite à domicile.

Elle s’est sentie coupable, de me faire venir alors qu’elle allait aussi bien que d’habitude. Elle avait l’impression d’abuser.

Je l’ai rassurée, lui rappelant que peu de gens de son âge ont encore les moyens de venir au cabinet, et qu’elle est loin d’être celle qui participe le plus au déficit de la sécurité sociale.

Elle m’a remercié, et avant de partir, elle m’a dit que dans 3 mois, elle essayerait à nouveau de venir à la maison de santé, en faisant attention aux nouveaux horaires.

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Georgette a 94 ans.

Elle est veuve aussi, depuis longtemps.

Elle habite seule dans une grande maison bourgeoise, perdue dans la campagne, à 14 km du cabinet. Je peste à chaque fois que je vais la voir, à cause du temps que je perds sur la route tortueuse. Mon prédécesseur allait la voir tous les mois, j’ai eu du mal à faire accepter de passer aux ordonnances renouvelables.

Comme c’est loin, j’y vais toujours en début d’après midi, et je la dérange au milieu du journal de Jean-Pierre Pernot, petite vengeance personnelle.

Le jardin est très bien entretenu, rempli de fleurs, mais elle reste toujours à l’intérieur.

Elle a des douleurs articulaires, l’épaule, le dos, la hanche, mal calmées par les antalgiques. Les premiers temps, j’ai essayé de changer les traitements, de taper plus fort, sans que jamais ça ne fonctionne. J’ai compris petit à petit, et avec l’aide de la voisine, qu’elle ne se plaint de douleurs que quand je suis là, pour avoir quelque chose à dire au docteur, que le reste du temps, elle mène sa petite vie, sans gêne majeure. On est revenu au paracétamol.

Le reste de l’ordonnance était envahi de traitements inutiles très prisés par mon prédécesseur. J’ai fait le tri progressivement. A la fin de la visite, elle me demande toujours comment il va, s’il est rentré de ses vacances aux USA, qui datent maintenant de 3 ans, ce qui me renseigne un peu sur ses capacités cognitives.

La semaine dernière, j’ai réussi à faire accepter une ordonnance pour 3 mois.

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Henriette a 91 ans. Son mari est mort il y a 10 ans.

Elle vit seule dans une maison de village, avec plein de gens qui se relayent pour passer la voir tous les jours.

Quand elle a eu 90 ans, elle a pensé qu’elle était trop vieille, et qu’il était temps de mourir, alors elle a arrêté tous ses traitements, sans rien dire, pensant que ce serait suffisant. Ses jambes ont gonflé, elle a ressenti de la fatigue supplémentaire, des maux de tête, mais elle n’est pas morte, ça l’a étonné.

Elle s’est fait remonter les bretelles par ses enfants, qui n’ont pas trouvé ça drôle. Ils m’ont fait venir, pour lui expliquer, que ce n’était pas bien.

On a dédramatisé, discuté un peu un traitement antidépresseur, mais je ne l’ai pas prescrit.

Depuis, elle regarde cet épisode avec philosophie, et même une certaine  auto-dérision qui m’amuse beaucoup.

Je vais souvent la voir assez tôt, elle aussi, dans l’après midi; elle me fait les gros yeux en me demandant si j’ai pris le temps de manger, me menace d’appeler ma mère si ce n’est pas le cas. On a fait un pacte: si elle ne dit rien à ma mère, je ne dirai pas non plus à ses enfants que parfois, je la retrouve du mauvais côté de la maison, là où elle n’a plus le droit d’aller à cause des escaliers; ça nous fait sourire.

Elle a une grande fenêtre qui donne sur la route express, en bas de la colline. Voir passer les camions, les voitures, c’est sa distraction, quand la télé la fatigue.

Cette semaine, elle était toute contente de l’arrivée d’un petit poulain dans le pré en face, né dans la nuit. « Un nouvel habitant »!

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En repensant à Édith, je me suis dit que vieillir dans nos campagnes, ça pouvait aussi ne pas être déprimant, ne pas être isolé.

Elle feront peut être des centenaires, Henriette, Fanette et Georgette, 3 fées clochettes au timbre un peu rouillé mais pas dissonant pour autant.

J’espère les accompagner sur ce chemin.

 

 

 

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6 Réponses à “Vous verrez quand vous aurez mon âge”

  1. Babeth 27 avril 2012 à 16:58 #

    J’aime bien les billets comme ça, ils redonnent le sourire. Fanette, Georgette, Henriette, et puis aussi Paulette, Suzette… tant de sourires, tant d’histoires…

  2. Fredoc 27 avril 2012 à 22:04 #

    …et Rolande, 99 ans 8 mois et quelques, que je vois 1 ou 2 fois par an (et encore ça ne fait que 2 ou 3 ans) quand « ça ne va pas « , parce qu’elle n’a pas de traitement à renouveler (elle n’a pas de traitement du tout), elle n’a pas de lunettes non plus sauf pour lire le journal et, attention, ça fonctionne la-haut comme elle dit; hier elle a dit à sa fille (chez qui elle vit) d’appeler parce qu’elle a mal à la tête ces jours ci; l’examen est normal, elle a bon appétit, elle dort bien, sort aux poules comme d’habitude, et en discutant, il parait probable qu’elle pense trop…et surtout à ce jour d’Aout prochain… »Vous comprenez, maintenant que c’est si proche, il faut que je tienne ».

  3. dame raoul 8 mai 2012 à 11:35 #

    Et moi je gagne quoi si je dis rien à ta mère ? Hein ???

  4. Fluorette 9 mai 2012 à 9:37 #

    Ah mais c’est pour ça que t’as un physique de rêve : parce que tu manges pas!
    Va falloir que je me mette vraiment à travailler et que je ne mange plus le midi alors… ou pas. Je ne sais pas comment tu fais (d’ailleurs je fais les gros yeux : tu devrais manger et prendre plus de temps pour toi)

  5. Cha 23 octobre 2012 à 14:55 #

    Joli mot, qui m’a remotivé à travailler pour réussir à devenir un bon médecin généraliste !
    En hospitalisation, on a Felise, 107 ans, un seul antécédent : une petite HTA, bien équilibrée .

    Son rêve est tout simple : docteur, faites moi tenir jusqu’à 110 ans.

  6. Hermine 15 novembre 2013 à 1:11 #

    Merci pour tes textes, tout particulièrement celui-ci qui m’a fait monter les larmes aux yeux. Tu fais le plus beau métier du monde..


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