21 novembre 2013 11 Commentaires

La part de l’autre

Il a 52 ans.

Plutôt discret, voire effacé.

Il consulte peu, quelques lombalgies, une grippe, il y a 2 ans.

La consultation ne dure pas, seulement les quelques symptômes, rien de superflu.C’est comme s’il s’excusait d’être là souvent, comme s’il ne méritait pas complètement de venir s’asseoir sur la chaise en face du bureau, puis sur la table d’examen.

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Il vit avec ses parents, dans une ancienne ferme. Ils ont dépassé les 80 ans, s’approchent lentement mais sûrement de la dépendance. Il ne fréquente pas grand monde, hormis les clients qui viennent acheter ses Yorkshire, ponctuellement. Il s’occupe d’un élevage, c’est son boulot.

La salle d’attente déborde, mais je ne vois que lui au milieu de la multitude. Il est la détresse incarnée. Il regarde par terre, ne tente pas une seule fois d’attraper mon regard en attendant patiemment son tour.

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C’est enfin à lui. Il se lève comme pour l’échafaud. Il a du mal à se lancer, malgré l’attente qui a précédé, où il a du retourner mille fois dans sa tête les phrases qu’il ne retrouve plus désormais.

C’est dans un souffle qu’il me dit qu’il est homo, avec un H tellement aspiré qu’il engloutit presque le mot.

Il n’a jamais eu qu’une relation, avec un garçon, quand il avait 20 ans. C’est lui qui a mis fin à cette histoire, incapable d’assumer cet amour aussi fort qu’impossible à vivre au grand jour.
Et il a rangé ça au fond de lui même. Profondément. Jusqu’à l’oublier. Jusqu’à nier toute cette partie de lui même, l’annihiler, et vivre comme un être asexué, élevant ses chiens, faisant les courses pour ses parents, une vie de fantôme.

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Jusqu’au mois dernier.

Il l’a croisé, par hasard.

Son amour de jeunesse.

Son seul amour.

Qui vient de se marier, après 20 ans de vie commune avec son compagnon.

Qui est heureux.

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Il veut disparaître. Il sait qu’il a raté sa vie, que c’est trop tard pour revenir en arrière.Il vient d’entrevoir ce qu’aurait pu être sa vie, et c’est une douleur immense face à la réalité de la sienne.

Tous les jours il pense à mourir, comment faire. Il n’a aucun doute sur l’indifférence que provoquera sa mort.

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J’ai rarement aussi bien perçu le risque de passage à l’acte chez un patient.Et pourtant il est venu me voir, m’en parler, déposer une infime part de sa souffrance entre mes mains.

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Je le comprenais. Je me suis reconnu, dans cet univers parallèle où j’aurais respecté la promesse d’adolescent que je m’étais faite de ne jamais parler à personne de mon homosexualité, de me trouver une femme pas trop exigeante, et de mentir, de me mentir toute ma vie.Je me suis demandé s’il savait pour moi, s’il se doutait, si ça l’avait aidé à m’en parler.

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Je ne sais pas comment cette histoire va se terminer. On ne peut pas sauver le monde, mais on ne peut éviter de s’identifier à certains de nos patients, parce qu’on partage les mêmes blessures, les mêmes failles.

S’il passe à l’acte, je m’en voudrais plus que pour un autre.

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J’espère avoir été digne de la confiance qu’il a eu en moi pour entendre son histoire et l’aider à y survivre.

11 Réponses à “La part de l’autre”

  1. Uberklaus 21 novembre 2013 à 2:05 #

    Il a déposé, un peu son fardeau. Il a vu aussi comment on peut s’épanouir dans sa sexualité. Ça lui a brisé le coeur, mais ça peut aussi lui donner la force, et l’envie, d’aimer à nouveau. Demain peut être…

  2. jean michel benattar 21 novembre 2013 à 6:41 #

    Ce texte dit beaucoup sur l’auteur du texte qui peut se voir et se soigner au travers de ses patients. L’acte de soin (acte d’amour) est thérapeutique pour le patient et le médecin.

    • docteursachs 21 novembre 2013 à 20:30 #

      Complètement d’accord.
      Faut juste ne pas dépasser une certaine limite au delà de l’empathie du soignant.
      Un jour quand j’aurai du temps, je parlerai d’une autre patiente suicidaire, pour qui j’ai eu peur, et ça c’est terminé par un transfert :-S

  3. docteur Vincent 21 novembre 2013 à 8:16 #

    lui avez-vous posé la question  » avez-vous de mauvaises pensées? » J’ai réussi à faire parler un tas de gens avec cette petite phrase

    • docteursachs 21 novembre 2013 à 20:26 #

      Je lui ai demandé même plus directement, car je connaissais la réponse. Verbaliser devant autrui des envies de mort, c’est déjà se protéger un peu contre soi même. J’espère avoir su le convaincre qu’il avait eu le bon réflexe en venant me parler.

  4. Manu Bodinier 21 novembre 2013 à 10:26 #

    C’est une histoire triste mais un très beau moment d’humanité. J’admire votre engagement quotidien. Continuez

  5. Fluorette 21 novembre 2013 à 19:57 #

    Je cherche depuis ce matin quoi te dire…
    Et je voudrais juste te serrer dans mes bras, te servir un verre, nous étaler sur le canapé et t’écouter parler.
    Des biz, copain, plein.

    • docteursachs 21 novembre 2013 à 20:23 #

      Ce n’est pas moi qui ai le plus besoin de soutien dans l’histoire.
      Mais je ne suis pas contre un verre au coin du feu.
      Bises Poulette

  6. Laurence 21 novembre 2013 à 20:02 #

    Quel gâchis … C si triste mais il n’est jamais trop tard non ? On voit des personnes âgées divorcer et d’autres se remettre en couple non ?

  7. Missdopa 23 novembre 2013 à 17:08 #

    Très touchant votre billet, le médecin ne panse pas que les plaies du corps, il est là aussi pour soigner les plaies de l’esprit. Ce patient semble avoir trouvé en vous son interlocuteur idéal. Le premier pas est fait, la confiance réciproque médecin-patient ressentie et le respect mutuel établi, le temps fera le reste.

  8. Dr Girly 12 décembre 2013 à 11:35 #

    Touchant, bouleversant…
    Il est venu vers toi, tu es allé vers lui.
    J’espère que cela suffira pour qu’il continue à avancer vers la vie, sa vie.


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