31 mai 2015 21 Commentaires

Lettre à l’expert visiteur

Cher confrère,

Permets moi de t’écrire un petit mot ici pour te dire ce que je n’ai pas pu pendant cette semaine que nous avons passée ensemble. Ce n’est pas l’envie qui m’en a manqué, mais comme tu as su me le faire remarquer, en tant que président de CME, je me dois de montrer l’exemple pour que tous les agents de l’hôpital respectent les critères qualité de l’HAS comme un seul homme.
Encore aurais t-il fallu que j’en sois convaincu.
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Car vois-tu, je ne crois pas que coter le risque suicidaire de façon systématique chez tous nos patients à l’entrée soit pertinent. Tu nous a reproché d’avoir blindé les protocoles sur des risques qui ne nous concernaient que de très loin. Je ne dis pas qu’aucun de nos patients ne puisse être dépressif voire suicidaire, mais rajouter encore cette case obligatoire dans nos dossiers déjà surchargés d’information, sans se laisser l’appréciation de la pertinence de ce risque, je trouve que c’est une perte de temps.
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Et l’absence de protocole pour le traitement de la douleur, imposant un abominable dilemme à l’infirmière devant la prescription « selon la douleur ». Sache que celles avec qui je travaille sont dignes de confiance, et qu’elles seront bien emmerdées quand je leur aurai pondu un protocole où tant de morphine doit être faite à Mme Michu si son EN est supérieure à 6, sachant qu’on reçoit plein de Mme Michu qui ne savent pas coter leur douleur, et des Mme Michu qui se cotent à 9 tout le temps pour qu’on s’occupe plus d’elles, et que si l’infirmière pense que c’est surcoté et ne fait pas la morphine alors qu’elle aura tracé la douleur parce que c’est un indicateur qualité prioritaire, elle se fera taper sur les doigts par le prochain expert visiteur qui viendra après toi et ira fouiner dans le dossier, trouvant une EN à 9 et un protocole non respecté à la lettre derrière.
Et on peut aussi parler des Mme Michu qui se cotent à 3 tout le temps pour ne pas déranger, et qui n’auront jamais leur morphine et continueront à avoir mal, mais tu t’en fous parce que sur le dossier, la douleur sera tracée à 3 et le protocole sera respecté.
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Et la réévaluation des traitements antibiotiques.
Et sa traçabilité ne l’oublions pas!
Tu sais pour avoir repris toutes les recommandations dernièrement pour rédiger le guide de bon usage sur l’hôpital, j’aurais préféré cent fois que certains confrères intègrent le danger représenté par la prescription débridée d’Augmentin à la moindre toux que de les dresser à cliquer bêtement sur l’écran pour que la phrase magique apparaisse dans le dossier sans s’être posé la question avant de l’utilité de ce traitement. Mais comme nous l’avait si froidement expliqué ton prédécesseur lors de la certification il y a 4 ans, l’important n’est pas vraiment de le faire, juste de le noter dans le dossier.
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Et la traçabilité du recueil de l’accord du patient quant à son projet de soin, je te laisse deviner où tu peux te la mettre.
Oui, juste là, c’est ça.
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Tout ça pour te dire que cette systématisation de la démarche qualité, qui ne s’adapte pas aux particularités des établissements qui doivent l’appliquer ni aux patients qui y sont reçus, finissent à mon sens par nous faire passer deux fois plus de temps sur l’ordinateur qu’auprès du patient. Et nous fait embaucher une qualiticienne à plein temps alors que le kiné ne l’est qu’à 40%, faute de budget.
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Quand j’ai tenté de te faire partager ce sentiment, tu as taxé mon discours de médiéval, arguant que ce n’était pas entendable de la part d’un président de CME.
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Tu sais quoi? Je vais suivre ton conseil.
Demain, je ne serai plus président de CME, et dans quelques semaines, je ne serai même plus médecin hospitalier.
Comme ça je pourrai continuer de faire de la médecine médiévale dans mon cabinet sans avoir à subir une autre certification.
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Reçois mes remerciements pour le temps et le stress que je vais économiser d’ici peu.
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Très confraternellement.

21 Réponses à “Lettre à l’expert visiteur”

  1. Dominique Dupagne 1 juin 2015 à 10:02 #

    Je crois que je vais vraiment garder comme titre pour mon prochain livre : QMC (Qualité Mes Couilles). Ta démonstration est superbe.

    • docteursachs 1 juin 2015 à 12:42 #

      Je réserve dès à présent mon exemplaire!

  2. docmamz 1 juin 2015 à 10:52 #

    Moi, j’aime bien laisser des commentaires, même si c’est pour répéter des choses que tu sais.

    Au cas où tu en doutes encore, ou que tu culpabilises d’arrêter (ce que tu sais très bien faire) : tu as raison.

    C’est dommage, c’est rageant, c’est d’une absurdité sans nom, mais c’est une machine plus grosse que nous, et nous, nos idéaux et notre belle vision de notre métier, on va se faire écraser à essayer de lutter contre ça.

    J’ai pas encore fini mon cheminement, mais j’ai déjà compris que quoiqu’on fasse, on sera perdant. Et sûrement que les patients aussi.

    En sachant ça, et malgré la rage que ça peut mettre au ventre, le plus absurde serait de rester et de mourir d’épuisement ou écrasé par la machine.

    Parce que n’oublions pas que l’important, c’est pas que tu te tues à la tâche, que le patient aille bien, qu’il soit heureux de sa prise en charge, qu’il ait pu rentrer chez lui ou mourir dans de bonnes conditions-en-suivant-le-protocole-s’il-plaît-merci.

    Le plus important, c’est ce qui est noté dans le dossier.

  3. Benattar Jean Michel 1 juin 2015 à 13:34 #

    La démarche qualité est inhumaine, le soin est humain. Savez-vous s’il y a des expérimentations d’hôpital magnétique en France (décrit dans « La revanche du rameur » de Dominique Dupagne »). L’hôpital magnétique étant un hôpital où il fait bon travailler et bon se faire soigner. Le travail y a un sens et la Qualité Complexe des échanges interhumains n’est pas mesurable.

  4. nfkb 1 juin 2015 à 14:56 #

    à Docmamz oui et non…

    moi j’en ai marre de ces conneries aussi, alors je les fais moins et bientôt plus. ecrire ci, écrire ça, sous prétexte, qu’il faut c’est de la connerie et faire contre sa nature ça fait mal au derche et ça pousse au burn out

    continuons de faire vivre nos idéaux! juste je ne m’investis dans rien qui ressemble de près ou de loin à un truc adminstratif

    • docmamz 1 juin 2015 à 21:23 #

      Malheureusement pour nous libéraux, dans un hôpital ne comptant qu’un seul service de 30 lits, géré aux 2/3 par des libéraux, y mettre le pied c’est forcément mettre le pied dans ces conneries administratives.

      Continuer à bosser selon nos idéaux, ça veut dire ne plus intervenir à l’hôpital, sinon comme tu dis c’est aller contre sa nature et on finit en burn out.

      Pour nous ça veut dire retourner bosser comme on l’entend dans nos cabinets, mais aussi probablement à moyen terme condamner et perdre notre hôpital de proximité.

      Parce que la machine administrative ne nous laisse plus la possibilité d’y travailler sans avoir les emmerdes avec.

  5. Bealapoizon 2 juin 2015 à 11:08 #

    aie ça pique …
    bon je file je vais m’inscrire en fac de médecine pour pratiquer la médecine médiévale moi aussi !!!

  6. glob 2 juin 2015 à 19:42 #

    idem pour moi. 13 ans d’hospitalier en parallèle de mon cabinet MG.
    Bientôt 4 certifications et toujours plus de merde à ingurgiter.
    Je jette l’éponge l’année prochaine et reviens exclusivement sur mon cabinet. Le fin du fin de la prochaine certification: le « patient-traceur »: la formule dit tout.

  7. Doc_loindetout 2 juin 2015 à 23:04 #

    Tu es bien courageux d’etre président de CME, içi tout le monde regarde le plafond au moment des élections . Pourtant l’hopital local est un formidable outil , que la lourdeur administrative va finir par anéantir .Ça va faire 1 an qu’on a un logiciel super chiadé, que personne ne sait paramétrer , qui nous empoisonne la vie, qui a coûté super cher, et pas de sous non plus pour kiné ou psychologue. OUI à la médecine médiévale, je milite aussi.

  8. ignatow 3 juin 2015 à 14:48 #

    Quelle belle déclaration ! Mais la connerie administrative arrive à grands pas dans nos cabinets aussi : Avenant 8, double tutelle sécu+assureurs, tribunaux glauques de la sécu quand tu sors des clous que personne n’a pris la peine de planter, pour surtout qu’on ne les voie pas ! ARS tutélaires tout puissantes, c’est tout ça qui nous attend avec la loi de merdification de la Santé de la Touraine et de ses grands amis de la finance. Beaucoup d’entre nous ont compris, mais trop peu d’entre nous veulent avancer vers une médecin libre (et je n’ai pas dit sauvage!). Rassemblons-nous, choisissons notre camp, gardons nos mains propres ! Venez avec nous à l’UFML, ici, les choses avancent.

  9. Haroche Aurélie 4 juin 2015 à 16:52 #

    Bonjour,

    je tenais à vous informer que dans le cadre de notre rubrique « Le Post », nous citerons votre blog dans un article publié ce 6 juin sur le site JIM.fr

    Cordialement.

    Aurélie Haroche

    • docteursachs 4 juin 2015 à 18:07 #

      Un sacré spam votre site d’ailleurs, impossible de se désabonner de votre mailing liste, alors que je n’ai jamais demandé à être abonné!

  10. doume 5 juin 2015 à 10:47 #

    Il n’empêche que la prise en charge de la douleur est un réel problème et que ça n’est pas que pour faire du papier qu’on demande des évaluations.

    Il existe bien d’autres échelles d’évaluation, lorsque le patient ne peut utiliser l’EN. Je pense aux déments, dont la douleur est souvent négligée ou sous-estimée.

    Evaluer systématiquement, ça induit un changement d’état d’esprit des soignants.
    De plus, l’utilisation d’échelles permet de limiter l’aspect « affectif » du soignant concernant la douleur, ça évite également le facteur soignant-dépendant.

    Et reconnaitre la douleur du patient, ça ne veut pas dire morphine ou pas, il y a bien d’autres réponses possibles.

    • docteursachs 5 juin 2015 à 19:31 #

      Je suis d’accord, je caricature. La douleur a des composantes multiples et la morphine n’est pas la seule réponse.
      Mais le discours de l’expert semblait ne vouloir laisser aucune capacité de l’infirmière à adapter la prescription en dehors de « respecter le protocole douleur ». Ce ne sont pas que des exécutrices.
      Et je reconnais le travail qui a été fait sur le long terme pour que la douleur soit mieux prise en compte et traitée.
      Mais les protocoles à tout crin et écrire une politique d’établissement de prise en charge de la douleur, pour ranger dans le classeur à côté de la politique qualité et gestion des risques, et de celle du circuit du médicament, pour un hôpital local avec un seul service de 30 lits, c’est juste de la paperasse pour le plaisir de la paperasse.
      Et ce sera sans moi.

  11. A.Clavel 6 juin 2015 à 16:30 #

    Certes il n’est pas idiot d’évaluer nos pratiques et de regarder en arrière, mais la certification est devenu un monstre délirant et chronophage. Tout le monde du médecin a l’aide soignante doit passer devant l’ordinateur. A 65ans et demi je pouvais encore travailler (l’hôpital était plutôt d’accord) mais l’arrivée d’une nouvelle certification m’a fait partir. L’hôpital ne s’en porte probablement pas plus mal

  12. JP MEDURIO 6 juin 2015 à 23:07 #

    Ben moi j’étais praticien hospitalier en psychiatrie dans un gros HP à 900 ETP par là, Président de CME par intérim pendant un temps vu que mon binôme Président était en arrêt, j’ai vécu une certification et je confirme: l’important n’est pas de faire ce qui soignerait le patient, mais de l’inscrire au dossier.
    Un an plus tard, j’ai fait un burn-out…

  13. da silva 7 juin 2015 à 10:57 #

    je confirme: l’important pour tous ces experts certificateurs n’est pas ce qui est effectivement réalisé mais ce qui est inscrit dans leur foutu dossier ordinateur; et je pense qu’ils comptent sur le niveau de conscience professionnelle de la communauté soignante pour croire ce qui suit: » si c’est écrit c’est que c’est fait ».

  14. carnot 15 juin 2015 à 22:10 #

    et moi qui ne cesse de cotoyer des vrais médecins comme vous qui prennent le temps… et ne cochent pas des cases (ou pas que)
    Mais que vont devenir ces malades?
    http://www.vivantsensemble.com

  15. Tchaf 19 février 2016 à 10:39 #

    Ce qui est marrant (façon de parler), c’est que c’est le même processus qu’il y a eu dans l’industrie il y a une vingtaine d’années: on s’est mis à certifier tout et n’importe quoi, tout le monde est aux normes qualité ISO9001, mais curieusement, personne n’a l’impression que le niveau général des prestations et produits se soit particulièrement améliorer…

  16. pauletfany 29 juillet 2016 à 9:50 #

    Certes il n’est pas idiot d’évaluer nos pratiques et de regarder en arrière, mais la certification est devenu un monstre délirant et chronophage. Evaluer systématiquement, ça induit un changement d’état d’esprit des soignants.

    Dernière publication sur Pauletfany blog : Recette de tarte renversée aux fruits tropicaux


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