Pour le meilleur et pour le pire 2 novembre, 2009
Posté par docteursachs dans : La vie n'est pas un long fleuve tranquille , 3 commentairesElle a 44 ans.
Elle a demandé à voir le médecin de garde parce que son mari lui a donné un coup de tête. Elle a une ecchymose de la racine du nez, avec une déviation, et elle a senti un craquement au moment du coup.
Elle est commerçante, présente bien; elle n'a pas l'air plus émue ou honteuse que ça, de venir un samedi après midi, parce que son mari lui a cassé le nez. Ce sont les gendarmes qui lui ont recommandé de consulter.
D'après elle, ce n'est pas la première fois que ça arrive, mais elle n'a jamais porté plainte jusqu'ici. Elle ne sait pas encore ce qu'elle va faire du certificat de coups et blessures. A aucun moment elle ne parle des circonstances qui l'ont amené à se retrouver là aujourd'hui.
Elle repart avec son certificat, son ordonnance de radio et son courrier pour aller voir l'ORL, mais elle n'a pas d'ordonnance. Elle a dit qu'elle ne souffrait pas tant que ça.
Elle a 68 ans.
Pour elle, c'est son mari qui a fait le 15 pour avoir le médecin de garde. C'est la première fois qu'il la trouve dans cet état. Il sait qu'elle se cache pour boire, mais aujourd'hui, elle ne tient même plus debout.
D'ailleurs, dans la chambre où elle était couchée, elle est tombée du lit, allongée par terre, les jambes coincées sous le sommier, et met cinq bonnes minutes avec de l'aide avant de se retrouver dans une position plus confortable sur le lit.
Elle aussi, elle présente bien. Elle est passée chez le coiffeur récemment, ses vêtements sont choisis avec goût, et elle s'était même maquillée un peu, son fils est venu manger à la maison à midi.
Mais elle est restée seule à la maison quand il est allé faire une promenade digestive avec son père, en début d'après midi.
Elle nie tout d'abord.
Puis elle se met à pleurer. Petit à petit, elle raconte, d'une voix hésitante et cahoteuse, son mal-être.
Ils ont treize ans d'écart. Il a un cancer de prostate avec un traitement hormonal. Il n'a plus d'envies, plus de désir. Ce n'est pas son cas. A son âge, elle a besoin de se sentir encore une femme. Elle pousse de longs soupirs dont le parfum laisse peu de doute sur le contenu de son estomac.
Ils n'en ont jamais parlé, depuis des mois que ça dure, elle a peur de le blesser. Elle boit pour oublier. Elle n'en a jamais parlé non plus à son médecin. C'est probablement l'alcool qui lui délie la langue ce soir. Quand elle l'aura éliminé demain, elle niera de nouveau, le problème et la solution qu'elle a trouvé pour l'oublier.
J'ai pour habitude de faire un compte rendu à mes confrères le lundi matin, quand j'ai vu certains de leurs patients en garde, pour des motifs qui le méritent.
Je ne sais pas encore dans quelle mesure je leur rapporterai ce que j'ai pu glaner dans ces 2 tranches de vie.
Première pierre 30 septembre, 2009
Posté par docteursachs dans : La vie n'est pas un long fleuve tranquille , 7 commentairesDimanche dernier, Micheline est morte.
Elle avait 88 ans, une liste d'antécédents longue comme le bras et elle venait de se faire poser une prothèse après une fracture du col fémoral.
On la connaît tous la cascade, fracture, alitement, phlébite, surinfection pulmonaire, escarres, décès.
Elle n'a pas eu le temps de se faire toutes les étapes; ça n'a pas traîné.
Le problème, c'est que c'est de ma faute.
Elle était dans le service depuis quelques jours en convalescence de sa prothèse quand elle s'est blessée sur une varice lors d'un transfert lit-fauteuil. Comme ça pissait le sang malgré les pansements compressifs, elle a été mutée au CH où elle avait été opérée, ils ont trouvé un INR à 4. Déjà, j'avais eu la tronche de l'infirmière parce que j'avais organisé la mutation par téléphone, journée trop remplie, je n'avais pas daigné laisser ma salle d'attente pleine (de rancoeur) pour aller confirmer l'hémorragie et faire une bafouille pour les urgences (merci de recevoir Micheline qui saigne la rage, elle a des varices grosses comme mon doigt qui n'ont pas apprécié le contact rapproché avec le montant du lit…).
Elle a vu un urgentiste qui a évacué l'hématome au doigt, l'a gardé la nuit et nous l'a renvoyée le lendemain.
Encore une journée trop remplie, un vendredi qu'on aurait dit un lundi tellement y en avait de partout.
Je suis passé la voir, j'ai bien regardé son pansement, j'ai fait gaffe aux antalgiques, à prescrire les soins, la contention. J'ai même pensé à prévoir un contrôle de son INR pour le lundi.
Mais j'ai pas changé sa dose d'anticoagulants.
J'ai oublié.
A force de courir, de vouloir faire plaisir à tout le monde, celui qui veut son certificat pour le foot parce qu'il joue dimanche, celle dont le gamin a de la fièvre, même si 37.7° c'est pas tout à fait de la fièvre, celui qui n'a plus de médicaments depuis 3 jours mais ne peut pas s'en passer un jour supplémentaire, sans parler de ceux qui prennent des vacances sans prendre de remplaçant dans leur cabinet et grâce à qui j'ai fait 19 gardes entre le 1er juillet et le 15 août, j'ai oublié de revoir à la baisse le préviscan de Micheline.
Elle s'est remise à saigner le dimanche, les chutes du Niagara. Elle est repartie au CH, son INR était à 8.15. Elle est passée au bloc, l'hématome avait fait nécroser la peau en surface, elle est resortie avec une plaie qui mangeait les 2/3 de son mollet, avec le muscle à vif.
Bien sûr, ça s'est surinfecté. Elle a hurlé de douleur pendant 10 jours à chaque fois qu'on a refait le pansement, malgré la morphine, malgré l'hypnovel.
Et ça ne l'empêchait pas de minimiser à chaque fois que j'allais la voir, parce qu'en bonne ancienne agricultrice, elle n'a jamais appris à se plaindre, juste à serrer les dents quand ça fait mal et dire que ce n'était pas si terrible finalement une fois que c'est fini.
Je crois pouvoir dire que c'est la première fois que par ma négligence je suis directement responsable d'un tel fiasco. Je sais que chaque médecin a son cimetière privé.
Je ne me sens pas glorieux de l'avoir inauguré.
Permission définitive 16 août, 2009
Posté par docteursachs dans : La vie n'est pas un long fleuve tranquille , 1 commentaireJ'y ai cru pourtant, ce week end de garde ne se présentait pas si mal.
Les pronostics ne la mettaient pas dans le trio de tête.
Et pourtant, je lui ai signé son papier bleu.
ça n'aurait pas été un vrai week end de garde sans ça.
Vous avez dit ingérable? 7 juillet, 2009
Posté par docteursachs dans : La vie n'est pas un long fleuve tranquille , 8 commentairesPremier rendez vous ce matin avec Angèle, 73 ans.
La secrétaire avait noté comme motif “nouvelle patiente, plusieurs problèmes”.
Le premier d'entre eux a été un retard de 10 minutes. Ça aide toujours pour démarrer la journée.
Elle s'excuse pour son retard, ce que j'apprécie, et je sors ma phrase de dédramatisation habituelle “c'est pour les jours où c'est moi qui suis en retard!”. Elle me regarde de travers, en me demandant si ça m'arrive souvent, parce que c'est pour ça qu'elle veut changer de médecin, le précédent était tout le temps en retard ce qui l'obligeait à passer parfois une heure avec des gens qui toussent et crachent dans la salle d'attente. J'apprécie moins de la ranger déjà dans le groupe des gens qui reprochent au médecin le manque de ponctualité qu'ils ne sont pas capables d'honorer non plus.
Elle commence alors un monologue laborieux où elle m'explique que son fils est médecin mais ne veut pas s'occuper d'elle, qu'elle a pour habitude de demander plusieurs avis pour un même problème, et que son médecin précédent ne l'accepte pas, comme celui d'avant d'ailleurs.
Elle souffre d'un canal lombaire étroit, qu'elle fait prendre en charge par un ostéopathe acupuncteur qui lui prescrit de la phytothérapie. Elle va voir un magnétiseur aussi parfois. Elle se méfie des médicaments et prend du paracétamol de façon très épisodique, parce que son foie est fragile. En revanche, elle admet boire au moins 3 kirs à chaque repas, plus quelques uns supplémentaires si des voisins passent, et hier, il y en a 3 qui sont passés dans la journée. Mais arrêter les kirs pour privilégier le paracétamol, ce n'est pas envisageable. Elle voudrait seulement qu'on refasse une prise de sang pour vérifier les gamma GT, ce qui a déjà été fait en avril, et une échographie abdominale qui date de 2 ans. Et elle fait une cure curcuma - radis noir pour détoxifier son foie, nous sommes sauvés.
De toutes façons, elle n'a pas de symptôme associé, sauf quand elle boit du rhum et du whisky avant le vin blanc, ça la rend malade.
Et en dehors de l'alcool, elle fait très attention à ce qu'elle mange, son ophtalmo lui a dit que les produits laitiers étaient très néfastes, elle n'en mange plus. D'autant qu'elle a pris un traitement hormonal longtemps après sa ménopause, jusqu'à ce que son gynéco lui dise qu'il fallait arrêter, alors elle a changé de gynéco.
Elle me demande de confirmer au vu de son scanner lombaire qu'elle n'a pas d'indication de se faire opérer de son canal lombaire étroit, ce que tout le monde lui dit, parce que si on l'opérait, elle n'aurait pas besoin de prendre des médicaments.
Dans les méandres de sa logorrhée, elle me précise aussi qu'elle a consulté un dermato récemment pour un eczéma des paupières, mais qu'elle n'avait pas suivi sa prescription de pommade à la cortisone, elle sait que c'est mauvais la cortisone.
Elle prend quand même régulièrement des traitements de fond pour son arthrose, dont tout le monde sait qu'ils ne servent à rien, et me demande quelques boites de Doliprane, pour en avoir au cas où.
Je lui donne ses ordonnances. Elle me demande de refaire celle de l'échographie, car j'ai notifié sa consommation chronique d'alcool. Elle me dit que le radiologue est au courant, qu'elle préfère que ce ne soit pas “écrit”. Je lui répond que si elle semble assumer aussi bien de ne pas remettre en question sa consommation d'alcool, elle devrait être capable de le voir écrit sur une ordonnance destinée à un confrère déjà au parfum.
Elle tique sur la deuxième ordonnance, celle des médicaments. je lui ai prescrit du paracétamol, et elle est allergique aux génériques, une fois elle a fait des boutons. Ma patience n'est pas encore assez émoussée pour que je me refuse à lui expliquer que ce n'est pas parce qu'elle a fait UNE fois une allergie à Un générique, qu'il faut généraliser.
Elle me répond que ce n'est pas grave, elle achètera son Doliprane sans ordonnance.
La consultation a duré 35 minutes, ça fait 30 de retard en tout.
Et en plus j'ai oublié un truc : on n'a pas signé la déclaration de médecin traitant.
Acte manqué…
Ce qu’il reste à faire quand il n’y a plus rien à faire 27 avril, 2009
Posté par docteursachs dans : La vie n'est pas un long fleuve tranquille , 16 commentairesOn pensera ce qu'on veut, que je caricature, que je radote, que je transforme, n'empêche, pour moi, le chirurgien est un être différent. Sans son bistouri, il s'étiole, devient dépressif voire méchant, il montre les dents et peut mordre qui l'approche de trop près. Il ne faut pas lui en vouloir, ce n'est pas de sa faute; il faut juste éviter de lui envoyer des patients inopérables. Cela retarde le financement de son prochain 4×4, on est quand même tous capables d'avoir de l'empathie pour ces gens-là.
J'en veux pour preuve l'expérience de Marie-Luce, 93 ans, qui coulait un séjour tranquille en convalescence d'un accident vasculaire transitoire, autrement dit, une attaque cérébrale dont elle avait tout récupéré en quelques jours.
Voilà t-y pas qu'au lieu de boucher un petit vaisseau dans son cerveau, elle décide cette fois de boucher son artère iliaque primitive droite, d'un seul coup, comme ça, sans prévenir personne (si ce n'est pas du vice, déjà, qu'est-ce que c'est?!). Plus de sang dans la jambe, un bout de viande tout bleu sur le drap blanc, ça fait tâche, et en plus ça fait mal.
On la renvoie en urgence au centre hospitalier le plus proche, pour des examens diagnostiques, et un avis sur les opportunités thérapeutiques.
Elle revient 4 jours plus tard, non plus en convalescence, mais pour une prise en charge en soins palliatifs; c'est tout bouché, il n'y a plus rien à faire.
J'ai l'impression de l'avoir tellement entendue cette définition des soins palliatifs, “tout ce qu'il reste à faire quand il n'y a plus rien à faire”, que j'ai encore du mal à concevoir que certains en soient encore si vierges.
Pour le chirurgien de base, les soins palliatifs, c'est la morphine. Pour ça, on ne peut rien lui reprocher. Marie-Luce a eu 1/2 ampoule de morphine toutes les 3h, quoiqu'elle aurait pu aussi avoir 1/5 d'ampoule toutes les 80 minutes, tant qu'on est dans la fantaisie, pourquoi se restreindre?
En revanche, pour le reste, faut pas pousser, Marie-Luce a 93 ans et va mourir d'une ischémie de la jambe droite, faudrait pas non plus que ça traîne. Donc pendant les 4 jours qu'elle a passé dans le service de chirurgie, on ne lui a pas donné à manger, ni à boire; elle n'a pas eu de perfusion non plus; elle se plaignait de brûlures urinaires, alors on lui a fait un prélèvement en laboratoire (chouette de l'action, du technique), mais on ne l'a pas traitée, même si ses urines avaient l'aspect et la consistance de la purée de pois cassés.
Pas besoin, elle avait sa 1/2 ampoule de morphine toutes les 3h.
Et devant l'incompréhension révoltée de ses filles, le chirurgien leur a donné un truc: les vieux en fin de vie, on peut deviner combien de temps ils vont mettre pour mourir. Il suffit de regarder le creux qu'ils font, au dessus du sternum, quand ils respirent par saccades à cause de la douleur. Des fois, ils font des pauses. Il suffit de compter le temps qu'il passe entre les pauses, comme les enfants qui comptent le temps entre la lumière de l'éclair et le bruit du tonnerre pour s'assurer que l'orage est en train de s'éloigner. Là, c'est pareil, il suffit de compter, plus il y a de pauses, plus on se rapproche de la fin.
Elle va mourir, elle a sa morphine, il n'y a plus qu'à attendre à côté et à compter les pauses.
Après un séjour pareil, même si on n'est pas au top dans le service, on a des chances de passer pour des gentils.
Et puis de toutes façons, j'aime pas ça les 4×4.
Consultation à thème 2 avril, 2009
Posté par docteursachs dans : La vie n'est pas un long fleuve tranquille , 13 commentairesLundi, c'était journée de la quéquette (avec une accroche pareille, je vais mettre Google en folie!).
Quéquette n°1: un jeune homme de 15 ans qui vient me montrer son organe, parce qu'il est “enflé”. Il avait déjà consulté pour ça il y a 6 mois, je retrouve un examen comparable à la dernière fois, avec un prépuce modérément oedémateux. Il n'a pas encore de rapport mais se masturbe plusieurs fois par jour, jusqu'au surmenage, responsable de l'état actuel des choses. Il est un peu gêné de me parler de ça mais sans plus.
Un peu de mesure et une pommade apaisante devraient en venir à bout (si je puis me permettre).
Quéquette n°2 : un homme de 38 ans qui vient pour son renouvellement de traitement. Il est hypertendu et je le suis pour un sevrage alcoolique qui se passe assez bien, avec seulement de l'AOTAL. Il fume également 30 cigarettes par jour et envisage d'arrêter car sa femme n'est pas au courant (ou plutôt n'a pas envie de l'être). En toute fin de consultation, il se décide à me parler de ses troubles d'érection qui durent depuis 2 ans, malgré une vie de couple équilibrée et une libido au rendez vous selon lui.
Je le fais retourner sur la table d'examen, on regarde tout ça, je l'encourage à se passer de la cigarette, et je lui donne un échantillon de Cialis à tester surtout pour lui redonner confiance.
Quéquette n°3 : dans une maison de retraite, un homme de 85 ans arrivé depuis peu a été retrouvé régulièrement par l'équipe avec la main dans la culotte des pensionnaires féminines, dont certaines avec enthousiasme et d'autres beaucoup moins. Lors de la toilette le matin, il demande aux aides soignantes de s'occuper de “Bibiche” (c'est comme ça qu'il l'appelle), parce qu'il préfère quand c'est quelqu'un d'autre qui la lave.
Quand je lui fais état de ces comportements, il nie farouchement, arguant que les femmes sont menteuses et jalouses, que cela relève de la calomnie. Je n'ai pas eu besoin de faire connaissance personnellement avec Bibiche pour lui donner un peu d'Androcur pour refroidir ses ardeurs.
Quéquette n°4 : un homme de 65 ans consulte en soirée au cabinet. Il est suivi par un autre médecin mais ne pouvait évoquer son problème avec lui. Il est veuf et vit en couple avec une nouvelle compagne mais qui est frigide et refuse les rapports sexuels. Il a pourtant des besoins réguliers, me dit-il, qu'il satisfait par la masturbation, mais avec beaucoup de culpabilité, il est catholique pratiquant, et considère cela comme un péché. La dernière fois que ça lui est arrivé, il me dit s'être mis un doigt dans l'anus en plus, et ressent des douleurs incessantes depuis. Il est très angoissé, se demande s'il n'a pas un cancer.
Je l'ai examiné du côté pile, je l'ai rassuré tout en gardant mes convictions profondes sur l'usage de lubrifiant et la punition divine des sodomites par le cancer anal.
Quand la semaine commence comme ça, je me dis que je ne vais pas en voir le b… Ok, je sors!
Ressentiment confraternel 8 mars, 2009
Posté par docteursachs dans : La vie n'est pas un long fleuve tranquille, Installation (mon ulcere va bien) , 6 commentairesLa semaine dernière, j'ai connu un vrai moment de désespoir.
De ceux où l'on rentre à la maison avec la larme à l'oeil, en hésitant entre finir la bouteille de gin pas encore entamée (mais j'étais de garde, alors, s'il vous plaît, soyons sérieux), et étriper le chat à mains nues pour me passer les nerfs (mais il court définitivement plus vite que moi).
Pour rappel, je suis installé dans une petite ville depuis 8 mois, où il y avait 7 médecins il y a un an, et seulement 5 à l'heure actuelle. Mon prédécesseur a gardé une activité de médecin coordonnateur à la maison de retraite, mais ne travaille plus en libéral.
Quand je suis arrivé en juillet, la direction de la maison de retraite m'avait proposé de remplacer ce médecin coordonnateur sur ses 5 semaines de congés annuels, pour m'assurer un peu de travail au moins les premiers temps. Doutant encore d'être capable de fidéliser quelques patients, je m'étais engagé, me rassurant ainsi sur ma capacité à rembourser les quelques emprunts de l'année sans être obligé de manger des patates à chaque repas (j'en ris encore, mais pas trop, j'ai les lèvres gercées).
La semaine dernière, donc, le médecin coordonnateur avait pris une semaine de congés, traduction littérale de “j'ai 1h30 à passer tous les jours en maison de retraite pour régler les aléas de santé de 80 petits vieux en pleine forme”. Par mesure d'économie (c'est la crise en ce moment, quelqu'un vous l'a dit?), on m'avait demandé de concentrer ça sur seulement 2 jours de la semaine, mercredi et vendredi, pour n'avoir à me payer que 2 jours, traduction littérale de “lundi/mardi, tu n'as pas d'obligation d'y aller mais de toutes façons on t'appellera quand même vu que personne n'a lu la note de service, et mercredi/vendredi tu feras en 4h ce que l'autre médecin fait en 20h d'habitude”.
Mais ça, je l'ai déjà fait, c'est gérable, sur une semaine. Sauf que l'un des médecins libéraux avait pris une semaine de congés avec ses enfants, sans être remplacé, parce que les remplaçants ne viennent plus à la campagne, ils ont peur, (à ce propos j'en cherche toujours un pour 15 jours en juin, à bon entendeur…).
Comme on s'entend bien, j'avais accepté de m'occuper de ses patients à l'hôpital local, passant mon lot personnel de 8 à 12, dont 2 en soins palliatifs, et accepté itou qu'il laisse mon numéro de téléphone sur son répondeur pour que ses patients puissent trouver une oreille attentive en cas de problème impossible à supporter jusqu'au lundi suivant.
Mais ça, j'assume, je lui avais donné mon accord.
Début de semaine chargé, mais vivable.
Sauf que vendredi, sur mes 3 confrères libéraux restants, l'un préparait son week end de ski, et n'a consulté que jusqu'à 11h du matin, et un deuxième a préféré ne pas travailler du tout à cause d'un problème informatique au cabinet. Sans prévenir, bien entendu…
D'où une journée de 14h, avec au milieu, un patient d'un confrère avec une tachycardie à 150 à hospitaliser, un résident de maison de retraite (pas à moi non plus) avec 6 points de suture à faire sur le crâne, et une CONNASSE de chef de clinique en ORL qui m'a gonflé pendant 30 minutes parce qu'elle ne me trouvait pas assez interventionniste pour soigner son grand père de 87 ans qui était suivi habituellement par un confrère.
…
A noter qu'actuellement, nous sommes dans des projets de maison de santé pluridisciplinaire, avec de grands rêves de solidarité confraternelle, d'amélioration de la qualité de soins, et mon cul, c'est du poulet (pardon, je m'égare!).
Si la politique de la maison médicale, c'est “après moi, le déluge”, avec chaque médecin qui profite que les autres soient présents pour se prendre une journée de vacances sans crier gare, mes motivations pour l'intégrer vont sans doute être revues à la baisse.
M'en fous, samedi matin, j'ai bloqué les rendez vous à midi et j'ai tout envoyé au médecin de garde.
Faudrait savoir… 24 janvier, 2009
Posté par docteursachs dans : La vie n'est pas un long fleuve tranquille , 10 commentairesDeux consultations m'ont interpellé cette semaine.
La première, m'a fait revoir un petit garçon de 13 mois que j'avais vu pendant les vacances de noël avec une toux spastique et des sibilants tout plein. Il m'avait été amené par son père, lequel ne parle pas français, et tout juste quelques mots d'anglais.
Pensant bien faire, je l'avais mis sous Celestene, même si je me trouvais un peu la main lourde, au milieu des 40 patients quotidiens que furent mon lot pendant les “vacances”, je m'assurais un peu égoïstement de ne pas le revoir 3 jours plus tard “parce que ça passe pas”. Sorry pour les reco HAS.
Je le revois pour autre chose cette semaine donc, amené par la mère cette fois, française et francophone, et la voilà qui m'agresse et m'accuse d'avoir voulu empoisonner son fils, elle qui s'évertue à le soigner à coups d'huiles essentielles, je lui avais donné de la CORTISONE, ce nouveau poison qui remplace la morphine au rang des saloperies que les médecins vous donnent pour vous rendre plus malades que vous n'êtes. Parce qu'elle sait, elle, que c'est dangereux la cortisone, elle connaît des gens qui en prennent et qui sont super mal avec ça, c'est plein d'effets secondaires et c'est pas naturel. Et la preuve, elle ne lui avait pas donné, et c'était passé quand même.
Je me suis fait un petit plaisir en lui rappelant que la grande majorité des consultations en cabinet de médecine générale relevait de pathologies totalement bénignes, qui finissent toujours par se soulager toutes seules, et parfois même aussi vite quand le docteur vous donne des gouttes pour le nez. Que c'est juste pour le petit confort de maman qui ne supporte pas plus d'une demi journée de voir son enfant avoir 37.9° de FIÈVRE (pour les rares qui ont encore un thermomètre), ou parce qu'il tousse et que du coup elle ne dort pas. Ou parce qu'il a vomi une fois et risque la déshydrataion aiguë.
Je lui ai dit que si elle n'avait pas confiance dans les traitements que j'avais à lui proposer, elle pouvait s'en tenir aux huiles essentielles et à la naturofoutrie, mais qu'elle ne vienne pas me demander un rendez vous en urgence un soir à 18h45 pour vérifier que cette toux qui a commencé après la sieste, c'est quand même pas la bronchiolite qui démarre.
La deuxième, elle me l'a demandé le rendez vous en urgence à 18h45, pour une éruption fébrile chez sa fille de 7 ans. Je ne la connaissais pas, et je lui ai donné, son rendez vous, le soir même, alors que j'avais déjà une bonne journée dans les pattes et que je n'étais pas le médecin de garde pour le soir même.
Son angoisse, finalement, en grattant un peu, c'était que sa fille fasse la rougeole, alors qu'elle avait toujours refusé le vaccin. Et qu'on le lui reproche (j'avais envie d'écrire “qu'on lui mette le nez dans sa merde”, mais ce serait un peu vulgaire, alors je ne l'écrirai pas).
Sur le même modèle que la première, cette femme avait la certitude que les vaccins, c'est dangereux, c'est des poisons qu'on donne larga manu sans se rendre compte qu'on fait du mal, parce qu'on est à la botte des labos pharmaceutiques et qu'on en tire de l'intérêt personnel de vacciner les enfants, quand on n'est pas en train de leur prescrire de la cortisone.
N'empêche qu'elle ne s'était jamais imaginé que ces maladies, qui pour une majorité des cas restent bénignes bien heureusement, puissent atteindre sa fille, malgré la vaccination des autres enfants. Parce qu'elle était là sa faille : les vaccins, c'est dangereux pour ma fille, mais ça tombe bien que les autres soient vaccinés, comme ça la mienne ne risque rien. Elle était sincèrement terrorisée à l'idée que sa fille ait contracté la maladie pour laquelle elle avait décidé qu'elle n'avait pas besoin d'être protégée.
J'aimerais qu'elles regardent autour d'elles, toutes ces mères, et qu'elles comptent combien de gens autour d'elles ont encore des séquelles de poliomyélite; qu'elles s'imaginent une seule fois faire partie des quelques familles par an en France qui perdent un enfant d'une encéphalite rougeoleuse (chiffres de l'OMS : 345 000 décès en 2005 dans le monde à cause de la rougeole, c'est 50% de moins qu'en 1999, et ce grâce aux huiles essentielles, bien sûr).
Mais j'aimerais surtout qu'elles assument leur choix, qu'elles le fassent en connaissance de cause et pas en discutant sur doctissimo avec leur clones, et qu'elles arrêtent de creuser le trou de la sécu en consultant 10 fois dans l'hiver “parce qu'il a ENCORE le nez qui coule et qu'il tousse gras”.
Mais non, je ne suis pas énervé!
Jugement dernier 21 novembre, 2008
Posté par docteursachs dans : La vie n'est pas un long fleuve tranquille, Hysterie mon amie , 8 commentairesUne fois par mois, je n'y échappe pas, il faut que j'y aille.
Chaque maison de retraite est différente. Il y a celle où on s'imagine finir ses jours, et les autres. Il y a celles qui sentent l'eau de Cologne, et les autres. Il y a celles ou les personnes âgées se retrouvent l'après midi dans la salle commune pour écouter des tubes des années 30, ou jouer au scrabble, et les autres.
Celle-ci est l'une des plus déprimantes qu'il m'ait été donné de visiter. C'est un couvent qui accueillent les soeurs retraitées. Un lourde et large porte en bois protège l'entrée du bâtiment en pierre. Je dois montrer patte blanche à une soeur à l'entrée, puis contourner le cloître, monter un escalier, et me frayer un chemin dans un dédale de couloirs étroits encombrés de barrières comme celles que l'on installe à l'entrée des escaliers pour interdire l'accès aux petits enfants.
Et j'arrive dans l'aile qui m'intéresse. J'ai un grand couloir à traverser, toutes les portes sont ouvertes, révélant des chambres minuscules, baignées de pénombre, où seul un crucifix vient troubler la monotonie du papier gris beige. A chaque porte, on a pris soin de placer les pensionnaires sur leur fauteuil roulant respectif, comme une haie d'honneur à toute personne empruntant ce sinistre chemin, mais aucune ne lève la tête à mon passage; à peine ai-je droit à quelques serre-tête qui dodelinent au bruit de mes pas.
Pas un bruit; ici, on s'éteint dans la méditation intérieure.
Au fond du service, je retrouve Soeur Robert, celle pour qui je suis venu. Elle a 83 ans, et a passé sa vie en tant que missionnaire, en Afrique entre autres. Elle a vu probablement beaucoup de misère et d'injustice dans sa vie. Si bien qu'elle a même douté pendant un moment. Le doute suprême. Elle a failli perdre la foi.
Maintenant qu'elle approche de sa mort, elle regrette, et elle a peur. Et elle somatise. Ou plutôt, elle est devenue l'incarnation même de la douleur. Pour ne rien oublier, elle note de son écriture parkinsonienne et arthrosique, sur un minuscule morceau de papier, les plaintes multiples dont il faut que je la sauve.
Quand je rentre dans la chambre, elle est prostrée sur son fauteuil roulant. Elle me fixe avec des yeux écarquillés, comme hallucinés . Et m'énumère méticuleusement et conscienscieusement l'intégralité de son corps dans le sens descendant, ainsi que les douleurs qui s'y rapportent. Le cuir chevelu, le front, les oreilles, les yeux, la bouche, (…) et jusqu'au bout des pieds.
Elle demande toujours si ça ne serait pas possible de revenir aux antalgiques qu'elle avait avant, parce que le dernier qu'on a instauré, finalement, n'est pas très efficace, peut être moins que le précédent. Ce qui est sûr, c'est qu'elle souffre de plus en plus.
Et puis elle parle des nuits, de son angoisse à l'approche de la mort. Des autres soeurs qui ne l'écoutent plus à force de l'entendre se plaindre constamment.
Mais de Dieu, elle ne peut pas en parler. J'ai essayé une fois d'aborder le sujet. Ses yeux se sont ouverts encore plus que d'habitude, sa main a serré mon poignet comme un appel à l'aide, j'ai cru qu'elle allait faire une attaque. Elle a du croire que je la jugeais. Moi qui ne croit qu'aux asticots, dans d'autres circonstances, ça aurait pu être drôle.
Je n'ai rien à proposer contre sa détresse. Elle a déjà essayé tous les anxiolytiques.
Et je ne la rassurerai pas sur le pardon de Dieu. Ce serait malhonnête de ma part.
Les experts ont encore frappé 2 novembre, 2008
Posté par docteursachs dans : La vie n'est pas un long fleuve tranquille , 3 commentairesÉpisode 1 : mardi, l'infirmière de l'antenne locale du SAMU social m'appelle pour prendre un rendez vous pour un SDF de passage qui a une grosse toux qui traîne. Elle me demande si j'accepte de le recevoir bien qu'il soit à la CMU, et je m'offusque mentalement que des généralistes en campagne puissent refuser une telle demande.
Je reçois le jeune homme qui présente bien, on parle un peu de ses errances entre sa Provence natale et son lieu de vie habituel dans le nord est; il me semble en bonne santé en dehors d'une bonne bronchite aggravée par le tabac.
Je le laisse partir avec son ordonnance, il me dit être sur place pour une dernière nuit avant de remonter “chez lui”.
Épisode 2 : samedi, je suis de garde ce week-end, je suis appelé le matin pour quelques consultations, mais à partir de 14h30, plus d'appel, je peux profiter de la pluie à travers mes carreaux à moi au lieu de ceux du cabinet.
Vers 18h, la gardienne de l'immeuble où se trouve mon cabinet m'appelle. Des gens ont sonné chez une voisine vers 16h, prétextant vouloir entrer en attendant le docteur (moi, donc!). C'est bien connu, les docteurs, c'est tout le temps en retard, alors elle a ouvert.
Résultat : une cave fracturée, des bouteilles de champagne et de Gigondas envolées, ainsi qu'une boite de feuilletés apéritifs subtilisée dans le congélateur.
Elle me demande si elle je n'ai pas vu des gens louches dans la semaine; je n'ai pas tout de suite pensé à mon patient du mardi, un peu plus à mon dernier du vendredi qui était venu me demander du subutex, et avec lequel le contact n'était pas très bien passé.
Et puis après, je me suis rappelé que mon patient du mardi, il était venu avec deux potes qui étaient restés en salle d'attente et avaient un peu fait des aller retour avec l'extérieur pendant la consultation. En discutant avec la gardienne, nous avons décidé de ne pas tomber dans l'accusation facile; on a juste rigolé en imaginant que si je les recevais pendant la garde pour une cuite, je leur donnerai un truc pour accentuer encore les symptômes pour la venger.
Épisode 3 : dimanche, toujours de garde, je suis appelé à 13h30 par la gendarmerie pour un certificat de compatibilité avec la mise en garde à vue. En général, c'est pour un mec bourré, je me dit qu'il n'a pas perdu son temps pour être déjà sur la route à 13h avec un coup dans le nez.
En fait, je retrouve mon patient du mardi, arrêté par les gendarmes qui, grâce à leurs soupçons, avaient retrouvé dans la poubelle du centre social des bouteilles de champagne vides, et la boite de feuilletés, et les bouteilles restantes dans sa chambre.
Le voilà qui me sort une histoire d'épanchement à l'estomac qu'il aurait déjà eu, qu'il avait trop mal depuis 4 mois, qu'il ne m'en a pas parlé mardi parce que ce n'était pas le sujet. La garde à vue, il n'allait pas pouvoir la supporter, ça lui faisait trop mal.
Il a même pas fait semblant d'avoir une défense quand je l'ai examiné.
Alors bon, c'est vrai que normalement, je devrais rester impartial en ce genre de situations, ne pas demander pourquoi la personne est en garde à vue pour ne pas influencer mon jugement (j'ai fait la même chose une fois pour un vieux dégueu qu'on suspectait d'avoir tripoté des petites filles, je peux vous dire que je n'ai pas traîné pour lui parler de la pluie et du beau temps à celui-là!).
Et puis mes bouteilles de Gevrey Chambertin, elles sont dans ma cave à la maison, pas au cabinet. Je ne risquais pas grand chose.
Et même si j'avais pas eu toute l'histoire, il était foireux son plan d'évasion, je ne lui aurais pas évité la garde à vue.
Je me suis tout de même demandé s'il n'allait pas revenir pour crever mes pneus, ou pisser sur la porte du cabinet, pour se venger.
Je verrai bien. Je vous raconterai.